D »abord il y a la voix, son timbre chaleureux ; le rire, espiègle et charmeur. Puis les mains, qui battent l’air gracieusement, en cadence, traduction simultanée des chansons fredonnées en langue des signes. Sur la scène du petit Théâtre du Tambour royal, à Belleville (Paris 11e), Colombe Barsacq donne une double vie aux textes qu’elle interprète, par le chant et par le corps. Pour son spectacle Eaux vives, accompagnée d’un trio de jazz, elle ose un pari fou : faire « entendre » sa musique aux personnes sourdes et malentendantes. Après quelques dates à Paris, elle essaie d’organiser une tournée, soutenue par la compagnie Rayon d’écrits.
Un concert pour les sourds, le concept n’est pas si incongru. Au printemps 2004, une salle du nord de Londres, le Rocket Club, accueille la plus grande manifestation musicale pour sourds jamais organisée en Europe, une « deaf rave ». Plus de la moitié du millier de participants n’entendent pas un son, mais dansent en rythme sur les vibrations provoquées par les basses : à un niveau sonore très élevé, la musique peut être ressentie physiquement.
Pour Colombe Barsacq, le défi est toutefois nettement différent. La chanteuse ne peut miser que sur le langage corporel, le tempo et la respiration pour faire « entendre » son jazz – des reprises de Claude Nougaro et d’Henri Salvador, et les compositions de son ami Milor, au piano. L’idée est née d’une collaboration de trois ans avec la comédienne Emmanuelle Laborit. Sourde de naissance, l’actrice est aussi la directrice depuis 2003 de l’International Visual Theatre, une institution visant à rassembler sourds et « entendants » dans de mêmes créations artistiques. Après s’être longuement battue pour faire officiellement reconnaître le langage des signes comme langue vivante (en 2005), elle lance deux ans plus tard L’Inouï Music- Hall, revue musicale où des acteurs sourds, accompagnés de trois musiciens, dansent et signent à la fois.
Fascinée par ce langage, qu’elle qualifie de « merveilleuse source de sensualité et de poésie », Colombe Barsacq reproduit à sa manière cette aventure. On la sent passionnée, exaltée, lorsqu’elle traduit avec ses mains des morceaux de chansons, parcourant la petite scène à vive allure. Dans la salle, une quasi-totalité d' »entendants », concernés professionnellement ou personnellement par la surdité. Tous sont séduits par ces gestes éphémères qui donnent davantage de relief aux mots. On apprend à écouter avec les yeux.
A la fin de la représentation, des spectateurs agitent les mains, les bras tendus, comme applaudissent les sourds. Le charme poétique a opéré, même si, ce soir-là, le spectacle n’a pas rencontré le public auquel il était destiné.
Source : http://www.lemonde.fr © 14 Février 2009 à Paris
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