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Privés de lecture sur les lèvres, les Sourds encore plus isolés

Habitués à lire sur les lèvres de leurs interlocuteurs, invisibles derrière un masque, les sourds et malentendants souffrent plus que d’autres de la crise du Covid-19. Témoignages à Pau

« À la rentrée de septembre, nous sommes allés à l’administration du lycée pour expliquer qu’il faudrait des masques inclusifs pour pouvoir suivre les cours. En décembre, on a appris qu’on allait être livrés. Et ils sont arrivés en février… » Dans la cour de l’immeuble de la rue Montpensier, à Pau, où se tient le conseil d’administration de l’Association des sourds et malentendants et amis du Béarn (Asmab), ce samedi 3 avril, cinq jeunes sourds ou malentendants ont accepté de confier leurs difficultés, exacerbées par les conditions sanitaires.

Les regards sont profonds, le propos grave mais le ton toujours plein d’une douce énergie quand ils s’expriment, en langue des signes, traduits par Jérémie Heitz, membre de l’Asmab et enseignant en langue des signes française (LSF) en lien avec le pôle d’enseignement des jeunes sourds.

Jérémie Heitz, enseignant et interprète en langue des signes française (LSF).

« Depuis un an, tout est plus compliqué, explique Lucas Pouchan-Lahore, 18 ans, élève de première au lycée Saint-Cricq à Pau. Dès qu’on veut rentrer en contact avec les gens, on se heurte au masque, on ne peut plus comprendre. Il y a des exemples très simples, tout le temps. Hier, j’étais à l’hôpital pour poser mes nouveaux implants ; ça a été très dur puisqu’au service ORL, personne n’avait de masque transparent. Pourtant, s’il y a bien un endroit qui devrait être accessible, c’est là-bas ! »

Il faut parfois faire appel à un proche, qui « signe », pour certaines démarches qui ne posaient, dans le monde d’avant, pas de problème particulier. Une perte d’autonomie difficile à vivre, surtout quand elle s’installe dans la durée.

Une heure de colle pour avoir baissé son masque

Carla Gimenez, 20 ans, étudiante en droit à Pau, raconte combien suivre un cours en amphi relève de la mission impossible, le micro qui grésille, les profs masqués habitués à l’oral et dont les cours ne sont pas toujours accessibles en version écrite. Heureusement, il y a la Mission handicap de la Ville de Pau, qui lui permet d’être accompagnée d’un “preneur de notes”.

Lucas Pouchan-Lahore, 18 ans, élève de première au lycée Saint-Cricq à Pau.

La Landaise Océane Masselon, 23 ans, qui travaille dans une association de réinsertion à Mont-de-Marsan, confie : « Là où j’ai été le plus en souffrance, ça a été avec mes collègues. D’un coup, je n’ai plus rien compris… »

Devoir justifier auprès de son chef que si l’on n’a pas appliqué telle ou telle consigne, c’est que l’on a été incapable de saisir ce qui semblait évident car tous, quelle que soit la profondeur de leur handicap, lisent parfaitement sur les lèvres… à condition qu’elles leur soient visibles.

Alors on demande aux gens de baisser leur masque pour parler, en s’écartant pour respecter la distanciation. Facile avec les copains Mais pas toujours accepté ailleurs. “Certains surveillants nous l’interdisent. J’ai même une copine qui a pris une heure de colle parce qu’elle baissait son masque pour me parler”, confie Claire.

Océane Masselon, 23 ans, et Claire Dorseuil, 18 ans.

La communication entre personnes sourdes est aussi alourdie, puisque dans la langue des signes, l’expression de tout le corps rentre en compte, et que l’expressivité du bas du visage est primordiale.

L’accessibilité sur le devant de la scène

Un point positif tout de même dans cette période, selon les cinq jeunes : la visibilité des personnes en situation de handicap dans leur ensemble a fait un bond. « On a l’impression que les gens découvrent l’importance de la notion d’accessibilité, on en parle beaucoup plus. Se disent ‘ah oui, il faut faire attention’. Il y a plus de solidarité », estime Claire Dorseuil, élève en première. Les réseaux sociaux ont joué le rôle d’accélérateur de la prise de conscience. Comme avec ces vidéos qui ont « buzzé”, à l’image du Lillois Mathieu Hannedouche, sur Youtube ou Tik Tok.

C’est aussi sur ces réseaux que le sous-titrage a fait un grand pas, grâce à la technique mais aussi à la bonne volonté de nombreux sites d’info, recensés par Médias Sous-titrés.

Les masques inclusifs sont vendus 8 à 14 euros l’unité.

Chers masques inclusifs

Les masques transparents, dits “inclusifs”, sont non seulement compliqués à trouver mais également très chers. “Sur Internet, on en trouve entre 8 et 14 euros l’unité”, explique Carla Gimenez. Dans les établissements scolaires, ils sont distribués par les rectorats à destination des enseignants d’élèves sourds ou malentendants. Certaines crèches et autres accueils de tout-petits s’en dotent aussi. Leur port est difficilement supportable sur une longue durée, tempère Jérémie Heitz. “Ils chauffent très vite, ça fait de la buée, moi j’ai eu des démangeaisons terribles.”

Source Sud Ouest - 5 Avril 2021
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