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Hauts de Seine Habitat

Sourde de naissance, la Berrichonne Manon Altazin a transformé son handicap en force

Pilote, kiné, ancienne gymnaste de haut niveau… À 30 ans, Manon Altazin réalise ses rêves les uns après les autres. Sourde profonde de naissance, elle repousse les limites du handicap pour prouver qu’elle est « une personne à part entière ». Sa force : savoir parler alors même qu’elle ne s’entend pas.

Elle a passé toute sa vie à se battre pour pousser les portes qui se fermaient une à une devant elle. Et a réussi à prouver que sa différence pouvait, malgré les réticences, faire d’elle une personne normale et exceptionnelle à la fois. Sourde profonde de naissance (la première de sa famille), Manon Altazin décrit son existence comme « une vie de combats permanents ». Aujourd’hui, la jeune femme de 30 ans, victime collatérale de la pandémie et des mesures sanitaires qui en découlent, milite pour une meilleure inclusion des personnes handicapées en France.

De longues années d’orthophonie permettent à Manon Altazin de parler si bien que, parfois, les valides oublient de s’adresser à elle en prenant soin d’articuler et sans lui tourner le dos. « C’est le choix de mes parents, ils ont voulu que j’oralise pour que je puisse être le mieux intégrée dans la société. Ce n’est pas naturel, cela a été très dur, se souvient la kinésithérapeute installée à Fussy, près de Bourges (Cher). Cela m’a privée de moments avec les copains, il y a eu des moments où je voulais tout arrêter. Aujourd’hui, cela me permet d’avoir un métier, d’être aussi à l’aise avec un entendant qu’avec un sourd. Et de faire entendre mes causes. »

Mais sa première langue, son « identité », insiste-t-elle, est bien la LSF, la langue des signes française. Surtout, Manon Altazin rappelle que, dans cette conversation, c’est bien elle « qui fait l’effort ». À elle, toujours, de s’adapter, quand les institutions de son pays en étaient incapables. Elle a été une gymnaste de haut niveau pendant quatorze ans, alors que personne ne voulait se risquer à la former. « Mes parents ont dit aux clubs : “Essayez !” Je ressentais la musique grâce à la vibration au sol. Je considérais la gymnastique comme une échappatoire. »

« Mes parents ont voulu que j’oralise pour que je puisse être mieux intégrée dans la société. »

À l’école, se rappelle-t-elle, elle a dû changer d’établissement chaque année, « car les classes adaptées fermaient une à une derrière moi, faute de budget ». Au collège qu’elle a fréquenté en région parisienne, elle a pu, enfin, retrouver, une forme de stabilité. Avant d’autres complications. La prépa Sup Santé, à Paris, a été « la pire année de [s]a vie ». Des professeurs peu concernés, une concurrence rude… « J’étais perdue, noyée. » Pour ses études de kiné, Manon Altazin a dû partir en Belgique. « En France, on me voyait comme une personne pas réaliste, on me disait que faire ce métier était impossible. En Belgique, on m’a dit : “Tu essayes, et tu verras.” »

Pour ses études de kiné, Manon Altazin a dû partir en Belgique. « En France, on me voyait comme une personne pas réaliste, on me disait que faire ce métier était impossible. En Belgique, on m’a dit : “Tu essayes, et tu verras” ». Aujourd’hui, avec ses patients, les choses se font naturellement

Ces frustrations successives – ne pas pouvoir écouter la radio ni rire avec un groupe de personnes lui manquent particulièrement – ont, littéralement, donné des ailes à Manon Altazin. « Naturellement, j’aime découvrir, toucher à tout. J’aime les sensations fortes, aussi. » Sa deuxième passion, après la gym, est le pilotage. En 2019, après quatre années d’effort, elle a obtenu sa licence de pilote privé (PPL), faisant d’elle la première femme pilote sourde de France. « Encore un combat. J’ai d’abord été refusée à la visite médicale de l’aviation civile à cause de ma surdité. Ils ont ensuite fait venir un inspecteur qui, après avoir passé du temps avec moi, s’est demandé ce qu’il faisait là. »

« L’insertion des personnes handicapées
en France n’est pas terrible »

Avant de quitter la région parisienne pour le Berry, Manon Altazin s’adonnait aussi à la voltige. Une activité tout à fait logique, explique-t-elle, puisque cela mêle ses deux passions, « voler et faire des saltos ». En 2021, elle envisage de décrocher son brevet de pilote d’ULM. Et, comme si ce n’était pas suffisant, elle passe actuellement son permis moto. La première moto-école contactée, bien sûr, l’a refusée.

En 2019, Manon Altazin a obtenu sa licence de pilote privé, faisant d’elle la première femme pilote sourde de France. Photo d’archives 

Sa dernière bataille en date lui a été imposée par la crise sanitaire. Comment communiquer avec son entourage, ses patients, quand le port du masque est imposé à tous et que les malentendants ne peuvent plus lire sur nos lèvres ? Manon Altazin a fait le nécessaire, non sans mal, pour bénéficier du dispositif Tadeo, une plateforme téléphonique avec un interprète, « une révolution ». Il lui fallait, aussi et surtout, obtenir des masques transparents pour pouvoir reprendre le travail. Commandés en juillet, reçus en novembre. « Tadeo m’a justement permis d’accélérer les démarches. Maintenant, j’appelle et j’insiste ! »

« Plutôt que de nous dire “Vous ne pouvez pas”, j’aimerais qu’on se demande comment on peut faire. »

Ces masques inclusifs, toutefois, ont valu à son compagnon entendant d’être exclu d’un magasin du centre-ville de Bourges par un vigile indélicat. La situation s’est rapidement réglée, mais l’incident traduit les difficultés auxquelles Manon Altazin est sans cesse confrontée depuis près d’un an. « Plutôt que de subir ce genre de situation, aujourd’hui, j’évite de sortir. Ce n’est pas la bonne solution car ça ne sensibilise pas au handicap. C’est compliqué, psychologiquement. Mais je retiens aussi que, maintenant, je peux téléphoner. C’est le Covid, finalement, qui m’a permis de bénéficier de ce service. »

De cette sombre période, la pilote, fidèle à elle-même, veut tirer du positif. Et en profiter pour faire passer un message. « L’insertion des personnes handicapées en France, elle n’est pas terrible. Plutôt que de nous dire “Vous ne pouvez pas”, j’aimerais qu’on se demande comment on peut faire. On peut toujours trouver des solutions. »

Source La Montagne - 9 Février 2021
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