La main des sourds

À l’école des sourds de Saint-Jean-de-la-Ruelle, le masque handicape plus qu’ailleurs

Son atténué, expressions du visage camouflées… Enseignants et élèves de l’institut des jeunes sourds rencontrent des difficultés liées à l’application des mesures barrières contre le Covid-19.

Chacun s’est fait la remarque : depuis qu’on porte le masque, il y a certaines choses qu’on comprend moins bien, parce que le son est atténué, parce qu’on ne voit plus les expressions du visage de la personne qui nous parle.

Autant d’éléments qui sont fondamentaux pour les personnes sourdes ou présentant un déficit auditif important. L’Institut régional des jeunes sourds, situé à Saint-Jean-de-la-Ruelle, ne cache pas qu’en raison du port du masque, « la situation est compliquée » pour les enseignants et pour les élèves.

Le masque empêche la lecture labiale, essentielle pour certains

L’établissement, géré par APIRJSO La Couronnerie, prend en charge quatre-vingts élèves de 6 à 22 ans sur ses différentes sections. La moitié d’entre eux présentent des troubles ou handicaps associés à la surdité. L’IRJS accompagne aussi, par le biais de consultations spécialisées ponctuelles, quatre-vingt-cinq jeunes, scolarisés en milieu ordinaire dans différentes écoles à Amilly et Saint-Jean-de-la-Ruelle.

Sabine Gruit enseigne à quatre enfants sourds de niveau CE1, ils ont de 8 à 9 ans. « Je dispose de locaux au sein de l’école Paul-Doumer à Saint-Jean-de-la-Ruelle. Sur les vingt-quatre heures de cours, ils passent dix-neuf heures avec moi en pédagogie spécialisée. Ils sont avec les autres élèves le reste du temps, je suis leur interface de communication sur ce temps-là. Clairement, depuis le déconfinement, c’est très compliqué avec le port du masque. Cela empêche la lecture labiale. Sur les quatre élèves que j’accompagne, trois s’appuient sur cela, or pour eux ce n’est plus possible lorsque je porte le masque. Du coup, quand on a le masque, on parle plus fort, il y a plein de confusion sonore. Les quatre enfants sont tous appareillés, mais malgré tout, on a des difficultés. Pour l’apprentissage des sons et de la prononciation, on pointe avec la bouche, là ce n’est plus possible. Avant je leur faisais ressentir les vibrations lors de la prononciation, désormais, je ne le fais plus. Du coup, en classe, on a des plexi, des visières et on utilise des masques transparents non homologués, on jongle avec tout cela », détaille la jeune femme.

L’expression du visage, un élement important en langue des signes

Jean-Philippe Meier utilise une visière, mais ce n’est pas l’idéal.

Son collègue, Jean-Philippe Meier intervient auprès de cinq enfants à l’école Jean-Moulin, aussi située à Saint-Jean-de-la-Ruelle, pour l’apprentissage de la langue et des maths. Lui a opté pour la visière, même si les autorités sanitaires ont montré qu’elle ne protège pas autant qu’un masque : « Nous sommes dans le compromis, dans l’adaptation, car si je mets le masque cela nuit à la compréhension. » Pour autant, la visière n’est pas l’idéal pour lui, qui utilise et apprend à ses élèves le code LPC, dans lequel le geste de la main accompagne la syllabe qui est prononcée. « Quand je fais un geste, parfois elle vole, car pour certaines syllabes, il faut se toucher le visage, on passe son temps à l’enlever et à la remettre. »

« Pour les sourds signants, l’expression du visage fait partie de la langue des signes, et cela ne veut pas dire la même chose. De plus, nous avons eu quelques élèves sourds qui oralisent, qui étaient au bord de la rupture, comme ils ne pouvaient plus lire sur les lèvres, notamment ceux qui n’ont pas d’accompagnement. Cette année, tout cela entrave les parcours inclusifs, notamment pour nos jeunes en apprentissage, les patrons se posent des questions. »

SALOMÉ BELLEMARE (Responsable du service pédagogique)

Une commande de masques inclusifs

« Entre le confinement et la déconfinement, beaucoup de choses ont pu se construire. Les jeunes et les professionnels, les professeurs, les psychomotriciens, les orthophonistes arrivent à contourner cela, avec inventivité et une vraie énergie pour proposer des actions », relève Charlotte Dorin, directrice adjointe de l’établissement. Tous attendent l’arrivée des masques inclusifs. « Nous en avons commandé 1.000 », précise Kristof Colliot, responsable communication de l’APIRJSO.

« Nous sommes en contact avec la Fisaf (Fédération nationale pour l’inclusion des personnes en situation de handicap sensoriel et DYS) pour être livrés rapidement. Mais les chaînes de production saturent, car une seule entreprise fabrique des masques inclusifs », déplore-t-il. La commande a été passée il y a plus d’une semaine. Ils sont composés avec du tissu et une fenêtre transparente au niveau de la bouche, sont lavables et homologués par la DGA. L’Éducation nationale a annoncé avoir passé commande de 100.000 masques inclusifs.

« Dans la vie quotidienne, c’est plus difficile »

Priscille François est sourde. Elle enseigne la langue des signes aux enfants scolarisés à l’IRJS de Saint-Jean-de-la-Ruelle. Entre deux cours, elle raconte ses difficultés depuis que le port du masque est obligatoire. Pour « entendre » nos questions, elle lit sur les lèvres, la plupart du temps. Parfois, une de ses collègues fait l’interprète et traduit nos mots en gestes. Priscille répond en parlant, son élocution est rapide, quelques mots sont mâchés, mais on la comprend bien. « Le masque est un grand obstacle pour moi, avec les personnes qui ne connaissent pas la langue des signes. Par exemple, quand je vais dans un magasin ou à l’hôpital, je peux parler ; mais si les personnes ont le masque, je ne peux pas lire sur les lèvres, donc je leur demande de l’enlever, mais parfois ils refusent. Dans ce cas, on est coincés. C’est compliqué aussi avec de nouveaux collègues, cela réduit la communication. Or, moi, j’aime bien parler. » Damien, 19 ans, alterne les temps à l’IRJS et en apprentissage. « Il a déployé d’autres moyens de communication, avec des mimes et demande aux gens d’écrire », traduit sa professeure, Sylvie Siaudeau.

Source La République du Centre - 19 Septembre 2020

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