La main des sourds

“Je suis dans un monde de fantômes” : l’isolement des personnes sourdes face à une société masquée

Pour les personnes sourdes, le port du masque généralisé transforme la moindre interaction en un véritable calvaire. Voix altérée, lecture labiale impossible : beaucoup d’entre elles se retrouvent isolées au quotidien.

Le port du masque cache une grande partie de nos émotions. Les sourires sont effacés, même s’ils peuvent se deviner dans le regard. Cette protection a transformé nos conversations de la vie courante. Mais chez les personnes sourdes, ces effets sont décuplés : dans bien des cas, le moindre échange est impossible. Le pays compte 300 000 sourds selon les chiffres de la FNSF, la Fédération Nationale des Sourds de France. Pour beaucoup, la lecture labiale est indispensable afin de comprendre son interlocuteur. “C’est par mes yeux que je capte les sons. Le masque, c’est une catastrophe. Toute ma vie, j’ai triché avec mes yeux mais là, je ne peux plus lire sur les lèvres“, raconte Agnès Fédrizzi. Cette ancienne kiné âgée de 62 ans vit seule à Chelles, dans la banlieue Est de Paris. Sourde profonde, son quotidien n’est plus le même depuis que la France vit masquée. 

Se reconfiner plutôt que d’affronter le monde extérieur

Le handicap d’Agnès est de naissance. Sa surdité profonde est pré-linguale. Autrement dit : avant l’acquisition de la parole. Sa cochlée – partie de l’oreille interne enroulée en spirale, contenant les terminaisons du nerf auditif – est détruite. “J’étais muette lorsque j’étais enfant. Des professionnels m’ont suivie pour m’apprendre la parole, se souvient-elle. Mes parents aussi m’ont beaucoup aidé. J’ai commencé à pouvoir m’exprimer à l’âge de 7-8 ans.” Elle bénéficie d’une prothèse auditive, qui lui permet d’être “dans une ambiance sonore et de savoir d’où vient la voix“. Mais c’est bien insuffisant pour comprendre l’autre. 

Grâce à cette prothèse auditive, Agnès peut savoir d’où vient la voix. Mais c’est bien insuffisant pour comprendre son interlocuteur

Dans la rue, dans les commerces, dans les transports en commun : où que l’on aille, le port du masque est presque systématiquement obligatoire. 

Je suis dans un monde de fantômes, explique Agnès. Je ne peux plus m’accrocher à rien. C’est comme s’il n’y avait plus de couleur, plus de vie.

La sexagénaire a passé sa vie à surmonter son handicap, à tout faire pour s’intégrer parmi les entendants. Mais dorénavant, elle préfère rester seule, dans sa maison. Elle évite au maximum de sortir :

Je continue d’aller à mon cours d’arts plastiques parce que la prof fait très attention et nous sommes en petits groupes. Mais le problème est que je ne peux plus communiquer avec mes condisciples. Ils ont tous des masques. Et j’ai arrêté mon activité de pilates. Ça me fait suer parce que tout le monde est masqué, puis les gens parlent et je n’entends plus rien ! Je suis complètement isolée. Et en plus je reprends un réflexe que j’avais enfant et que je ne parlais pas encore : j’appréhende quand les gens s’approchent de moi pour parler. Et quand ils viennent me voir dans la rue, je prends la tangente !

“Je pense aux personnes sourdes qui sont dans la vie active. Cela doit être terrible”

Le sentiment d’exclusion est parfois violent. Il y a quelques semaines, Agnès se rend chez le pharmacien et se retrouve dans une situation que les personnes sourdes affrontent très souvent : 

Je lui dis que je n’entends pas. Il refuse de baisser son masque et se met à hurler, comme si j’allais mieux l’entendre… Je lui explique que je suis sourde et il ne comprend pas. Pour lui, une personne sourde est forcément muette. C’est inquiétant, car c’est tout de même un professionnel de santé ! Cela devient lassant, alors j’évite les contacts.

Depuis que le port du masque se diffuse dans la société, les personnes sourdes se plaignent d’être incomprises, mises de côté. Au début du mois de septembre, Le Figaro publiait un article où des travailleurs sourds et malentendants racontaient leur calvaire au bureau. Agnès refuse de s’apitoyer sur son sort : elle continue de voir des amies chez elle, de dessiner (sa grande passion). Mais elle s’inquiète pour les sourds insérés dans la vie active. “Les enfants et adolescents sourds dans les établissements scolaires, les adultes sourds en entreprise… Cela doit être très compliqué pour eux, ils doivent se sentir très seuls, confie-t-elle. Si cela dure encore longtemps, il y aura ce syndrome de glissement chez les personnes sourdes.” Un syndrome que l’on retrouve chez les personnes âgées isolées. 

Agnès a mis un terme a beaucoup de ces activités extérieures. Elle a trouvé refuge dans le dessin, l’une de ses grandes passions

Rendre accessible le masque inclusif

Depuis plusieurs mois, la secrétaire d’Etat Sophie Cluzel, chargée des personnes handicapées, s’affiche régulièrement sur les réseaux sociaux en portant un masque transparent. Ces masques permettent la lecture labiale et sont une solution pour endiguer l’isolement des personnes sourdes.

Ils coûtent une dizaine d’euros en moyenne. Mais selon Agnès, il n’est pas évident de s’en procurer : “C’est en rupture de stock. J’en ai commandé il y a cinq semaines et ils ne m’ont toujours pas été livrés.” La toute jeune retraitée aimerait aussi plus d’indulgence de la part du gouvernement, qui pourrait “autoriser les Français à baisser leur masque en présence de personnes sourdes.

Mon compagnon est décédé il y a deux ans, mais je ne me sens pas seule. Parce que j’ai mon père et je suis assez bien entourée, j’ai beaucoup d’amis. Donc la vraie solitude n’est pas forcément physique.

Agnès Fédrizzi a écrit un livre sur son parcours et son handicap. Elle espère pouvoir le publier dans les mois qui viennent. 

Source France Culture - 4 Octobre 2020

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