La main des sourds

Poitiers : le conseil municipal est désormais traduit en langue des signes

Deux langues pour une éducation, c’est le slogan de 2LPE, le service d’interprètes installée à Poitiers depuis 1984.

Un nouveau cap vient d’être franchi. Les conseils municipaux et communautaires de Poitiers et Grand Poitiers sont désormais traduits en langue des signes.
« Intervenir dans tous les lieux dans lesquels les citoyens peuvent se rendre, c’est un combat que mène l’association depuis près de 40 ans », indique Christelle Roques, l’un des treize interprètes de 2LPE. Ce combat a une résonance particulière à Poitiers quand on sait que la ville a l’une des plus importantes populations sourdes en France.

Le non-accès à l’information est un danger

« Le partenariat avec la mairie n’est pas nouveau. Avec l’ancienne municipalité, nous avions déjà mis en place des permanences d’interprètes aux Couronneries et à l’hôtel de ville. Mais la crise sanitaire a accéléré les choses. Cette pandémie a permis de prendre conscience que le non-accès à l’information pouvait mettre les sourds en danger de mort. »
Dans toute la France, les interprètes ont donc joué un grand rôle pendant le confinement. Le président de la République et le Premier ministre ont fait traduire leurs discours à chaque intervention télévisée. « Les trois candidats pour le second tour des municipales à Poitiers ont fait appel à nous », note Agnieszka Jastrzebska, qui officie désormais lors des conseils municipaux de Poitiers.

« On rattrape enfin le retard sur l’accessibilité politique »

« En cela, ce fut une campagne inédite. Nous avons vu la population sourde intégrée, pour une fois, au débat public… » Christelle Roques enchérit : « On rattrape enfin le retard sur l’accessibilité politique. » Mais pour 2LPE, c’est une situation nouvelle, « il faut qu’on trouve nos marques », admettent les interprètes.
Lors du dernier conseil communautaire, pendant cinq heures et trente minutes, trois interprètes se sont succédé par tranche de 10 à 15 minutes. Agnieszka Jastrzebska était l’un d’elles : « C’est intense. Interpréter la langue des signes, c’est à la fois traduire le sens, mais également faire passer les émotions, le stress, la façon de parler de l’interlocuteur. » Le plus compliqué ? « Les changements de rythme entre différents intervenants. Passer de quelqu’un qui lit sa délibération de manière posée, à celui qui va speeder… » Elle ajoute : « Au-delà du sens, il faut incarner ce que représente le locuteur. Ça bouscule. C’est énergivore. »

« On opte très souvent pour le prénom signé »

Quant à la traduction des noms des élus, cela a demandé un gros travail lors des premières semaines. « On opte très souvent pour le prénom signé, c’est-à-dire qu’on trouve un signe distinctif. La nouvelle maire de Poitiers, c’est un C au niveau du cœur. Des sourds lui ont attribué ce signe, parce qu’elle a été l’une des premières de la campagne électorale à faire appel à nous. » Mais l’anecdote locale raconte que certains sourds lui attribuent un autre signe… « Sa sœur a été à l’école Paul-Blet qui a la particularité d’avoir des classes mixtes, sourds et entendants. Donc, certains sourds connaissent Léonore Moncond’huy comme la petite sœur de celle qu’ils ont connue à l’école et ils signent son prénom par la coupe de cheveux qu’elle avait à l’époque… » Mais pour 2LPE, le prochain cap à franchir, « serait d’écrire les noms propres sous les interventions des élus. Ce serait plus confortable pour tout le monde… »

Source La Nouvelle République - 3 Août 2020

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.