Une fin de confinement encore plus difficile pour les sourds et malentendants

Christelle Luongkhan est une jeune auteure de 21 ans née à Monaco. Sourde « profonde », elle publie Deux Mondes aux éditions Renaissens, un témoignage poignant sur la complexité de l’après-confinement pour les personnes souffrant de ce handicap, le port du masque pour des raisons sanitaires occultant toute possibilité de lire sur les lèvres.

Pouvez-vous nous présenter cet ouvrage en quelques mots et le message que vous souhaitez délivrer ?

Mon livre, sorti juste avant le confinement, vise à mettre en avant la communauté sourde et à sensibiliser les lecteurs entendants aux difficultés auxquelles les sourds font face tout au long de leur parcours. Notre intégration passe aussi par l’enseignement, mais celui-ci n’est pas adapté. De ce fait, il nous enlève nos chances de réussite. Ce livre veut aussi montrer qu’intégrer les sourds dans le système scolaire ordinaire n’a aucun sens si l’institution qui nous reçoit, l’école, ne fait rien pour nous intégrer vraiment aux autres. On doit apprendre la langue des entendants mais les entendants qui sont avec nous à l’école n’apprennent pas la nôtre, n’ont même pas une petite initiation en LSF, la langue des signes française. Résultat on est encore plus seuls, on se moque de nous et on se renferme dans la communauté sourde ou on se révolte. Ce que j’ai aussi voulu montrer est le manque d’accessibilité des sourds dans l’enseignement supérieur. Des gens qui ne connaissent rien aux sourds et à ce que la technologie nous apporte. Ils estiment que nous ne pourrons jamais suivre une formation et nous excluent d’emblée. C’est très injuste. Ce qui serait bien – j’en ai parlé dans mon livre mais ce serait bien que Monaco soit précurseur – serait de créer une université pour les sourds comme celle qui existe aux Etats-Unis. J’ai aussi voulu montrer qu’être implanté, comme je le suis, n’apporte pas une audition parfaite – très loin de là ! Je peux entendre les bruits autour de moi, même des chants d’oiseaux, mais distinguer ce que les gens disent, si je ne les connais pas et qu’ils parlent vite, je ne comprends que 20%. Heureusement je peux lire sur les lèvres, ça augmente le pourcentage, mais quand les lèvres ne sont pas cachées par un masque évidemment !

Pouvez-vous revenir sur sa genèse de ce livre ?

Chantal, mon éditrice, m’a contactée car elle cherchait des auteurs sourds. Elle avait eu mes coordonnées par une connaissance commune. Pour moi, c’était exceptionnel qu’une éditrice puisse s’intéresser aux sourds. Nous nous sommes rencontrées chez elle et elle m’a convaincue de la nécessité d’écrire, de faire connaître mon parcours au public et de témoigner pour les sourds. J’ai été immédiatement séduite par le projet et par les différents thèmes que je pouvais développer. Le lendemain de notre rencontre, je lui ai soumis un sommaire très détaillé qu’elle a accepté. Après, je lui ai envoyé les chapitres au fur et à mesure que je les écrivais. Pendant la rédaction il y a vraiment eu des moments difficiles, des moments où j’étais à bout mais je me suis accrochée.

Pourquoi cette passion pour l’écriture ?

Ce que vous devez comprendre c’est que pour nous, les sourds, écrire est terriblement difficile, donc on ne peut pas parler de passion pour l’écriture mais de moyen de se faire entendre. Si on prend mon cas : je suis née à Monaco de parents étrangers et entendants qui me parlaient en français mais que je n’entendais pas. Je n’ai donc pas eu de langue maternelle. Ma première langue, vers deux ans, a été la langue des signes, dans une école spécialisée, puis la langue française chez l’orthophoniste à quatre ans. Ce qui est le plus dur pour nous est de nous exprimer avec une bonne syntaxe parce que la LSF est beaucoup plus elliptique, voire minimaliste. C’est une autre langue, une autre culture. Donc on fait souvent des fautes quand on écrit en français, mais pas les mêmes fautes que les Français entendants. Moi, j’ai appris mes conjugaisons parce je ne pouvais pas me fier à l’oreille donc là-dessus je suis imbattable mais pour l’organisation des mots dans la phrase c’est plus dur quand la phrase est longue. Pour les phrases courtes ça va. Mais pour revenir à votre question, écrire me permet d’avoir ce lien avec les entendants. Donc, c’est vraiment important.

Pourquoi la fin du confinement est-elle si difficile pour les personnes sourdes ou malentendantes ?

Nous sommes confinés dans le silence depuis toujours mais entre sourds nous nous exprimons en LSF, langue qui inclut non seulement des signes des mains mais aussi des mimiques. Pour comprendre les entendants dans la rue ou dans les lieux publics nous lisons sur les lèvres, c’est ce que ne comprend pas la MDPH (Maison départementale des personnes handicapées, NDLR), qui croit qu’un sourd implanté est un sourd guéri ! Il y a beaucoup d’idées préconçues même dans le milieu médical ! Depuis la fin du confinement toutes les lèvres sont cachées par des masques donc imaginez notre vie et nos difficultés ! C’est comme si on était devant des murs ! Je ne suis pas contre les masques mais si le masque invalide les entendants asthmatiques ou ceux qui ont des problèmes de peau, pour nous les sourds il nous insole encore plus. Il faudrait créer des masques avec plexiglas pour que les lèvres soient visibles. Il nous est aussi difficile de nous exprimer en LSF avec un masque car on ne voit plus nos mimiques, c’est donc une partie de l’information qui est masquée.

Est-il plus difficile d’être sourd ou malentendant en 2020 que 50 ans plus tôt selon vous ? En clair, n’y a-t-il pas une évolution favorable, une ouverture d’esprit face aux personnes souffrant d’un handicap ?

La langue des signes a une histoire compliquée. D’abord interdite d’utilisation en 1880 par un décret stipulant que les sourds et malentendants devaient oraliser comme les entendants pour s’intégrer, elle a retrouvé plus ou moins sa place en 1971. Mais c’était très mal vu de l’utiliser. C’est seulement en 2005 que l’Etat français l’a déclarée langue à part entière. C’est pour cela qu’en primaire, dans mon école qui accueillait des sourds, nous avions une traduction en LSF. Mais il aurait mieux valu nous enseigner directement en LSF. Nous aurions perdu beaucoup moins de temps. A l’heure actuelle, je ne pense pas qu’il soit plus difficile d’être sourd ou malentendant qu’il y a 50 ans mais je pense qu’il est encore difficile de faire partie de cette communauté car le regard des entendants sur les sourds et malentendants commence à peine à changer. Cette période de confinement a permis de voir en France des discours et messages de prévention du gouvernement tous traduit en LSF. Cela a ouvert les yeux sur l’existence de notre communauté, je pense, et surtout de son isolement. Mais toutes les ouvertures d’esprit n’ont pas été bonnes. Sur les réseaux sociaux, la langue des signes française a été moquée, les internautes l’ont comparée à une langue des singes et se sont moqué des traducteurs. Je ne peux pas dire qu’il y ait une prise de conscience totale de la part des entendants sur nos difficultés et notre isolement, mais je pense que c’est en bonne voie. Au moins nous existons grâce à ces traductions que l’on voit à la télévision. Par ailleurs, il faut montrer l’importance de la technologie. WhatsApp et Skype ont beaucoup changé notre vie car nous pouvons maintenant nous parler sur les écrans en LSF et donc échanger entre sourds. Messenger nous permet d’échanger aussi des messages écrits avec les entendants, d’autres applications que j’utilise en cours me permettent d’enregistrer ce que disent les professeurs et de le transcrire en texte écrit. Donc de ce côté-là il y a une réelle avancée pour nous.

Comment voyez-vous votre avenir ? Quels sont vos projets ?

J’aimerais beaucoup devenir designer de mode, créatrice ou photographe de mode. J’ai la chance d’étudier avec Aline Buffet. C’est une personne qui comprend vraiment le problème des sourds, qui m’explique toujours bien, qui articule bien dans nos échanges pour que je comprenne et ça c’est vraiment rare. Je lui suis vraiment très reconnaissante pour cette sensibilisation aux problèmes que je rencontre. J’ai fait beaucoup de défilés avec mon école de mode au Palais des Festivals de Cannes, à la Sainte-Fleur à Nice… Nous avons deux projets normalement pour le prochain défilé du Carnaval de Nice 2021. Nous aurons aussi la Fashion Week à Paris. En ce moment, j’ai tellement réfléchi que j’ai plein d’idées. J’aimerais vendre des masques colorés ou unis à Monaco et Nice ou à d’autres villes, peu importe. Je pense que je lancerai un site pour la mode dans un mois peut être. Si mes masques sont tous prêts. Je vendrai également les vêtements, de la streetwear… Mon avenir : j’aimerais devenir la première sourde designer de mode, influenceuse de Tiktok, streamer, mais il y a plein d’autres métiers que j’aime.  Je ferai bientôt un blog pour parler de tout. J’ai fait des vidéos pour apprendre la langue des signes sur Tiktok sur mon compte deafchristel. Beaucoup de Tiktokkers sont très intéressés par mon livre et quelques personnes l’achètent. C’est un grand succès pour moi !

Source La Gazette de Monaco - 12 Juin 2020
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