Une habitante d’Aulnay alerte sur l’effet pervers des masques pour les sourds et malentendants

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Pour Cynthia Pastor comme pour les 300 000 personnes sourdes ou malentendants en France, le port du masque recommandé pour le déconfinement limitera les échanges en empêchant de lire sur les lèvres. Un obstacle sérieux à leur vie en société.

Comment reprendre contact avec les autres quand on ne peut pas comprendre ce qu’ils disent ? À l’orée du déconfinement, c’est l’équation angoissante qui se pose pour 300 000 sourds et malentendants dans le pays — chiffre estimé par la Fédération nationale des sourds de France (FNSF).

À partir du 11 mai, le masque est recommandé, voire obligatoire dans certaines situations, pour limiter la propagation du Covid-19. Les personnes souffrant d’un handicap auditif ne pourront ainsi pas lire sur les lèvres de leurs interlocuteurs. « Une barrière qui risque de rendre fous les malentendants », résume Cynthia Pastor, une habitante d’Aulnay-sous-Bois, elle-même sourde.

À l’origine d’un cours gratuit de langue des signes (LSF) dans sa ville, elle développe : « Rares sont les entendants qui parlent la langue des signes. Du coup, pour nous qui sommes sourds, il ne reste bien souvent que la possibilité de lire, ou au moins d’essayer de lire, sur leurs lèvres. Comment fera-t-on quand tout le monde aura un masque sur le visage? »

Dans les transports, à la banque, au travail

Le retour à la vie normale pourrait bien devenir un enfer. « Dans les transports, comment interagir avec les autres? Avec les guichetiers? Pour un rendez-vous à la banque, si l’employé porte un masque? Le facteur? Avec des policiers en cas de contrôle? Ou tout simplement au travail, avec ses collègues? » énumère la jeune maman.

Cynthia Pastor appréhende ces situations inextricables : « Il faut se mettre à notre place : ne pas se faire comprendre au quotidien, ni comprendre ce qu’on nous dit, c’est exaspérant, humiliant. On se sent coupables d’être sourds », explique-t-elle.

Une anecdote résume cette problématique : « L’une de mes amies, sourde, a attrapé le Covid-19. Elle a été soignée à l’hôpital par un médecin qui portait un masque… elle n’a donc rien compris de ce qu’il lui disait, explique, émue, Cynthia. Le médecin ne voulait pas écrire sur une ardoise, pour des problèmes d’hygiène. Alors, en rentrant chez elle, elle ne savait pas ce qu’il fallait faire, n’avait pas compris qu’il lui fallait revenir consulter 48 heures après pour suivre la maladie ! »

«Un obstacle majeur »

Cynthia Pastor essaie aussi souvent que possible de se déplacer avec Théo, son fils de 17 ans, qui n’a pas de souci d’audition et parle la langue des signes. « Il m’aide à me faire comprendre, traduit ce que l’on me dit. Mais je ne pourrai pas l’avoir avec moi tout le temps, d’autant qu’il va aussi reprendre l’école », rappelle-t-elle.

D’ailleurs, Théo lui-même craint beaucoup ce déconfinement : « En ce moment, j’accompagne mon père faire les courses, c’est moi qui parle avec la caissière. Quand je ne serai pas là, comment fera-t-il ? Il va péter un plomb ! »

L a Fédération nationale des sourds de France, qui regroupe 81 associations, confirme que « le port du masque sera un obstacle majeur ». « Nous travaillons en ce moment activement sur l’accessibilité des sourds en cette période, en relation avec le Comité interministériel du handicap (CIH) », précise un porte-parole de la FNSF.

Masques transparents et visières longues

Objectif : l’« homologation » de masques pour les sourds, poursuit l’association, qui rappelle que « l’objectif premier est la protection » et que, selon elle, « les visières ne protègent pas du virus ».

Reste que ces masques « inclusifs » ne régleraient pas le problème fondamentalement : « Il faudrait que la population connaisse les bases de la LSF, ce qui pourra vraiment nous rassurer… », souligne la FNSF.

De son côté, le CIH assure avoir pris le problème à bras-le-corps. Et prône deux solutions : la production des masques transparents aux normes Afnor, et celle de visières longues. Deux équipements dans un premier temps destinés aux sourds eux-mêmes et à leur entourage, même si « l’approche populationnelle », dixit Céline Poulet, secrétaire générale du CIH, c’est-à-dire l’équipement pour toutes les professions en contact avec les sourds et même au-delà, « doit être favorisée ».

« L’Etat suit cela de près »

« Nous sommes en contact avec la société Odiora à Lyon (Rhône) pour accélérer le développement de prototypes de masques dotés d’une ouverture plastifiée, aux normes Afnor et DGA (NDLR : c’est la Direction générale de l’armement qui a établi le cahier des charges en matière de filtration des masques) », poursuit Céline Poulet. Qui le reconnaît : « Ce n’est pas simple : il faut que ces masques soient réutilisables, passent en machine… Mais c’est en très bonne voie ! »

Autre option : la visière longue, couvrante jusque 50 cm sous le menton. « Ce peut être une alternative à condition de respecter la distance de sécurité d’un mètre, étant donné que cela ne protège pas des particules de virus en suspension », analyse le CIH.

Reste que ces deux équipements ne seront pas disponibles lundi, premier jour du déconfinement. « Mais l’Etat s’est assuré d’accélérer les tests et suit cela de près », fait savoir Céline Poulet.

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