La main des sourds

Coronavirus : ces interprètes rendent la langue des signes enfin visible

Effet inattendu de la crise sanitaire : les interprètes en langue des signes sont passés au premier plan, lors des conférences de presse et discours officiels. Nous avons choisi de donner la parole à ces visages devenus familiers.

Les cinq premières minutes sont une apnée. Une plongée sans oxygène dans les mathématiques et la géographie du mal. Etats-Unis : 50 000 morts. Espagne : 22 564. Royaume-Uni : 18 790. Sur l’estrade, en ce vendredi 24 avril, c’est Julie Trilogue, mains blanches sur veste noire, qui essuie la tempête de chiffres et de noms. Elle y est préparée. Toute la journée, elle a épluché les journaux et les revues scientifiques, à l’affût des concepts nouveaux sur la pandémie.

Le regard, qu’elle tend droit devant, harponne sa coéquipière, Sandrine Schwartz, hors champ des caméras : elle lui soufflera, si les lèvres venaient à semer les mains. Quoi d’autre? Bien sûr que non, on n’arrête pas le professeur Salomon, en direct, pour ralentir le tempo. Et non, il n’y a pas de prompteur. Quand le directeur général de la Santé, à 19h15, donne à la télévision le pouls de l’épidémie de Covid-19, les interprètes en langue des signes, entendants, se relaient sans filet pour rendre son message accessible aux 300 000 sourds de France. Et pour la première fois dans l’histoire de la télévision, on les voit bien.

C’est un effet inattendu de la crise sanitaire : les professionnels de la LSF (langue des signes française) ont sauté du petit médaillon dans lequel les cantonnait jusqu’ici l’audiovisuel. Fait inédit, une interprète se tenait debout à côté du président de la République, le 25 mars à Mulhouse (Haut-Rhin), puis une autre à Saint-Barthélemy-d’Anjou (Maine-et-Loire) six jours plus tard. « Il a été décidé que ce dispositif serait constant, lors des déplacements du président, tout au long de la crise », confirme l’Elysée.

Une révolution pour les sourds : agrandir l’interprète sur l’écran revient à monter le volume de la télévision après des années en sourdine. « Nous espérons grandement que cela durera au-delà de la crise, pour s’assurer que tous les citoyens sourds accèdent au même droit à l’information que les entendants », affirme Isabelle Séau, secrétaire de l’association Sourds en colère. Son vœu sera-t-il exaucé? Pas sûr. Car cette accessibilité nouvelle des discours présidentiels est surtout la conséquence… des règles de distanciation sociale, qui ont forcé la technique à travailler avec peu de monde, et dans l’improvisation, lors des déplacements.

«C’est mon métier d’être un lien»

A Angers, c’est Marion Béguier, 29 ans, qui a prêté ses mains au discours d’Emmanuel Macron, en direct au JT de 13 heures le 31 mars. « Ouille, il se passe quelque chose d’assez grand », a pensé la jeune femme, quand son téléphone a sonné, quelques heures avant que résonne le « Bonjour à toutes et à tous » du président, dans le hall d’une usine de fabrication de masques. « Je n’ai pas eu le temps d’angoisser, confie-t-elle. Et c’est mon métier d’être un lien. »

Source http://www.leparisien.fr - 3 Mai 2020

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