Langue des signes et vélotypie pour les allocutions officielles sur le Covid-19 : la fin d’un long dialogue de sourds ?

Depuis le début de l’épidémie de Covid-19, chaque prise de parole marquante des autorités fait l’objet d’une traduction en langue des signes, parfois doublée d’un sous-titrage en direct. Les sourds semblent enfin entendus.

Lorsqu’elle s’est avancée sur le parking de l’hôpital de Mulhouse, le soir du 25 mars, dans une ambiance crépusculaire, Rachel Fréry n’a pas perçu d’emblée la portée du moment. « Tout est allé très vite. J’étais tellement concentrée que je n’ai pas réfléchi au fait que j’étais juste à côté du chef de l’État, devant des millions de téléspectateurs… »

« Plus des citoyens de seconde zone »

Pendant vingt minutes, l’experte alsacienne va traduire en langue des signes le discours présidentiel, sans être miniaturisée dans un coin des écrans TV. Elle apparaît debout, sur le même plan qu’Emmanuel Macron, face à l’unique caméra chargée de la retransmission. Une première.

« Après coup, quand j’ai vu les retours affluer, j’ai réalisé l’impact de ces images. Les sourds ont vraiment apprécié cette présence très visible, grandeur nature. Plusieurs m’ont dit qu’ils s’étaient sentis comme des Français à part entière, plus seulement des citoyens de seconde zone. » 

RACHEL FRÉRY (interprète en langue des signes française)

Le même dispositif sera reconduit lors de la visite du chef de l’État chez un fabricant de masques, six jours plus tard. Il a même été systématisé pour les points presse quotidiens du directeur général de la Santé depuis le 27 mars. Jusqu’à cette date, l’interprète des propos de Jérôme Salomon était relégué(e) dans un médaillon rendant ses gestes difficilement compréhensibles.

Problème: la langue des signes n’est parlée que par une petite minorité de sourds – essentiellement ceux qui sont nés avec ce handicap. Tous les autres malentendants (personnes âgées, victimes d’une perte d’audition après un accident, etc.) ne peuvent se passer de l’écrit. C’est pour eux qu’avant chacune des quatre allocutions solennelles d’Emmanuel Macron depuis le début de la crise, l’Elysée a fait appel à la société Voxa Direct.

La vélotypie pour écrire à la vitesse de la parole

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Cette PME du Calvados, née en septembre 2019, se charge du délicat sous-titrage en direct des propos présidentiels. Sa méthode? La vélotypie.

« Nous utilisons un clavier spécifique qui nous permet d’appuyer sur plusieurs touches simultanément, un peu à la façon d’un pianiste, pour former des syllabes », explique Lauriane Lecapitaine, l’une des deux gérantes. « On peut par exemple écrire “entreprise” en deux frappes, contre dix avec un clavier traditionnel. L’intérêt, c’est de retranscrire un discours à la vitesse de la parole. »

Les fondatrices de Voxa Direct ont été sollicitées le matin même de la première intervention télévisée du chef de l’État, le 12 mars. « Ça s’est fait en quelques minutes, et l’après-midi on était à l’Elysée! » Pas question, « pour des raisons de confidentialité », d’avoir accès en amont au texte. Lauriane Lecapitaine et son associée prennent donc place dans un car régie, avec les techniciens TV. Pendant que l’une tape sur le clavier, l’autre guette les fautes de frappe ou d’accord

« C’est forcément hyper stressant. On a l’habitude de travailler pour des conférences, pour des séminaires d’entreprises. Mais là, le contexte est très particulier, l’enjeu est énorme. On fait du mieux que l’on peut, avec la satisfaction d’être des intermédiaires utiles pour des millions de gens. »

LAURIANE LECAPITAINE (vélotypiste, co-fondatrice de Voxa Direct)

Les efforts de l’exécutif sont salués par la Fédération nationale des sourds de France. Dans une lettre ouverte publiée la semaine dernière, l’association dit « s’associer pleinement à ces initiatives qui permettent enfin un accès égal à l’information ».

L’occasion, aussi, de mesurer le chemin parcouru : lors des attentats de novembre 2015 et des jours très anxiogènes qui ont suivi, « aucune communication urgente n’était accessible aux sourds », rappelle la FNSF. Un manque qui avait alors « plongé » la communauté dans « le désemparement le plus total ».

Une langue vivante. Les chiffres sont incertains et varient selon les sources, mais il y aurait en France entre 80 et 120.000 locuteurs sourds de la langue des signes (LSF). “Il s’agit vraiment d’une langue vivante comme une autre, qui évolue et s’enrichit au fil des ans”, explique Rachel Fréry. Avec la crise actuelle, de nouveaux mots sont apparus, qu’il a donc fallu traduire en gestes. “Il n’y a pas d’instance officielle en la matière, on se base plutôt sur des suggestions faites via des vidéos”, détaille l’interprète alsacienne. Pour traduire le mot “Covid” par exemple, “des sourds qui travaillent dans le monde scientifique et médical ont proposé un signe et l’ont diffusé sur Internet. La communauté s’en est emparée. Et c’est ce signe que nous, interprètes, utilisons désormais.”

Source https://www.larep.fr - 17 Avril 2020
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