Langue des signes : encore un effort !

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La volonté politique manque pour permettre à la langue des signes française d’atteindre les généreux objectifs fixés par la loi de 2005 qui a marqué sa reconnaissance officielle. 

C’est une scène que l’on croirait surgie d’un mauvais film. Dans une salle de classe des années 1960, un groupe d’enfants est réuni sous la férule d’un instituteur à l’ancienne. Parmi eux : un élève sourd, qui s’exprime en langue des signes. Une attitude insupportable, aux yeux de l’enseignant, qui décide… de lui attacher les mains. De gré ou de force, l’écolier s’exprimera en français, la langue de la République ! 

Cette anecdote glaçante, rapportée par le linguiste Bernard Cerquiglini lors d’un passionnant “rendez-vous de l’observatoire” consacré à ce sujet, n’est pas à cette époque un cas isolé. Depuis 1880 et un “congrès de Milan” de triste mémoire, la langue des signes a en effet été proscrite du système éducatif national, pour des raisons qui laissent aujourd’hui songeur. En résumé : la parole aurait été donnée par Dieu ; le recours aux signes empêcherait les sourds de bien respirer et les exposerait à la tuberculose ; sans oublier un brin d’idéologie nationaliste. Au lendemain de la guerre perdue contre la Prusse, en 1871, beaucoup considèrent que les Français ont péché par manque de patriotisme et voient le salut de la patrie dans la généralisation du français. Une vision qui renvoie toutes les autres langues, qu’elles soient régionales ou des signes, au rang d’adversaires à combattre. La priorité est donnée à la méthode dite de l’oralisme, qui consiste à exiger de la personne sourde qu’elle s’exprime en articulant. 

Comme il fallait s’y attendre, cette nouvelle orientation aboutit à des résultats catastrophiques. “Alors que le XXe siècle a été marqué par une formidable élévation du niveau d’éducation, les sourds, eux, ont été renvoyés à leur marginalité et à l’illettrisme”, note Brigitte Garcia, professeure à l’université Paris VIII. 

Il faudra cent ans, peu ou prou, pour faire évoluer la situation. A partir des années 1970, un mouvement de protestation s’amorce et parvient au fil du temps à faire passer quelques messages simples. Oui, la langue des signes est une langue, ce qui signifie qu’elle peut tout exprimer : la poésie, l’humour, le mensonge, le récit, la traduction, etc. Oui, un enfant sourd maîtrise la langue des signes aussi vite qu’un enfant entendant domine le français. Oui, si on respecte sa langue naturelle d’apprentissage, un enfant sourd est beaucoup plus épanoui que si on l’oblige à utiliser une autre langue. Autrement dit, on en revient – enfin – aux intuitions de l’abbé de l’Epée qui, dès le XVIIIe siècle, avait eu l’intuition géniale de proposer un enseignement bilingue (français à l’écrit, langue des signes à l’oral) aux sourds, avec des résultats probants. 

La consécration survient en 2005, avec la loi sur le handicap, votée à l’initiative de Jacques Chirac. Un texte qui commence par reconnaître la langue des signes française (car il y en a plusieurs dans le monde) comme “langue à part entière” ; offre la possibilité aux élèves de recevoir une éducation dans cette langue et prévoit un égal accès à l’emploi, à la santé, à la culture. “Pour la première fois, note alors le grand linguiste Pierre Encrevé, l’Etat accepte que le français partage le monopole de l’enseignement.” Ce n’est pas rien. 

Malheureusement, il y a la loi et… l’application de la loi. “Il était prévu une filière complète de la maternelle à la terminale dans toutes les académies. Dans les faits, celle-ci n’existe qu’à Poitiers, à Toulouse et à Lyon”, regrette Brigitte Garcia. 

Comment faire bouger les administrations ? Certains suggèrent de faire entrer la langue des signes dans la Constitution. D’autres rappellent qu’elle compte quelque 300 000 locuteurs, qui peuvent peser lourd lors des scrutins. Un argument que les élus entendent généralement très bien… 

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