La main des sourds

L’art discret de la vélotypie mis en lumière par le sous-titrage hasardeux du discours de Macron

Au-delà de l’allocution du chef de l’Etat – qui a eu lieu jeudi soir en direct –, ce sont les sous-titres hésitants apparaissant en bas de l’écran qui ont fait réagir de nombreux Français.

Il y avait comme un grand écart jeudi soir à partir de 20 heures. D’un côté, la solennité du ton d’Emmanuel Macron annonçant de nouvelles mesures importantes pour lutter contre la propagation de l’épidémie due au coronavirus, qualifiée de « plus grave crise sanitaire qu’ait connue la France depuis un siècle ». De l’autre, la légèreté des blagues sur le Web, moquant les « fautes de frappe » dans les sous-titres qui accompagnaient ce discours.

« Frangnaise, Français »« viris », ou encore « joe sces quiéyeière ér ér ér »… Ces coquilles et maladresses affichées momentanément en bas de l’écran ont décontenancé certains téléspectateurs, au point qu’ils n’arrivaient plus à se concentrer sur ce qu’ils entendaient. Il y a aussi ceux qui en ont profité pour taper sur l’habituel « stagiaire » imaginaire, souvent raillé en pareilles circonstances.

Des memes (images détournées de leurs significations premières) ont rapidement fait leur apparition sur le réseau social Twitter. Des utilisateurs de la plate-forme ont imaginé le coup de chaud sûrement vécu par la personne qui avait du mal à retranscrire le long discours de vingt-sept minutes prononcé par le président de la République.

Initialement prévue pour être enregistrée avant 20 heures, la prise de parole a finalement eu lieu en direct. Contrairement à ce qu’à visiblement cru l’élu Les Républicains Julien Aubert, il ne s’agissait pas d’un « amateur au prompteur », ni d’une intelligence artificielle pas encore au point, mais probablement l’œuvre d’un vélotypiste. Ce métier méconnu est exercé par une dizaine de personnes seulement en France. Il consiste à retranscrire un discours rapidement, tout cela sur un drôle de clavier syllabique : le vélotype.

Sur ce clavier imaginé aux Pays-Bas dans les années 1940, mais conçu cinq décennies plus tard, on se sert simultanément de ses dix doigts, et la barre d’espace n’existe pas. Il y a au contraire une touche « no space » (pas d’espace) qui permet de coller deux syllabes et ainsi de gagner en rapidité. Aussi, toujours dans une volonté de gain de temps, les voyelles sont concentrées au centre du clavier, tandis que les consonnes sont situées aux extrémités. Alors que les claviers Azerty et Qwerty permettent de scripter environ cinquante mots par minute, le vélotype permet d’en saisir le double.

« Cela demande beaucoup d’entraînement »

Interrogée par Le Parisien, l’experte en vélotypie Evelyne Hamon précise en outre que « les touches sont en forme de papillon afin d’appuyer sur plusieurs lettres en même temps. La machine se charge ensuite de les mettre dans le bon ordre ». Si elle convient que « c’était un peu raté hier », elle salue tout de même la performance malgré le poids du stress :

« Cela demande beaucoup d’entraînement, comme la musique, mais ce n’est pas une question de dextérité, plutôt d’automatisme. Comme pour les interprètes en langue étrangère : c’est du direct avec tous les risques qui y sont liés. »

Surnommée « Mylor » sur Twitter, cette utilisatrice qui dit apprendre la vélotypie a raconté à travers une suite de Tweet partagée plus de 8 000 fois en moins de vingt-quatre heures les intérêts et difficultés de cet outil. « Quand on fait une faute, il faut courir après pour la corriger, tout en continuant d’enregistrer l’information. C’est très difficile », justifie-t-elle.

Le président n’aurait-il pas pu donner son texte à l’avance afin d’obtenir des sous-titrages sans fautes ? Celui-ci voulait se laisser la possibilité de sortir de son texte, a raconté à Europe 1 une personne qui a participé à l’organisation de l’allocution.

Près de 25 millions de téléspectateurs ont regardé le discours sans filet d’Emmanuel Macron et les sous-titres qui l’accompagnait : un record absolu pour une allocution télévisée d’un chef de l’Etat en France, et digne d’une finale de Coupe du monde de football. On imagine facilement que cet exercice de haute voltige n’a pas été aisé pour le ou la vélotypiste, qui restera, comme son métier l’y invite, dans l’ombre de sa prestation.

Source https://www.lemonde.fr - 13 Mars 2020

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