La main des sourds

Ils portent la voix des sourds et malentendants dans le Cantal

Leur handicap est invisible, les voix leur sont inaudibles. Sourds ou malentendants, ils doivent être vus pour se faire entendre. Pour travailler, s’entraider, élever un enfant ou nouer des relations, ils n’ont d’autre choix que de substituer le geste à la parole.

Leur journée du 8 mars est passée un peu inaperçue. La date est restée dans l’ombre. Comme leur handicap, qui ne saute pas aux yeux, à première vue. Pourtant, il n’y a pas de doute, ils sont sourds ou malentendants. Tous les jours, pas seulement l’espace d’une journée de mars. Depuis toujours, pour certains.
C’est le cas de Roland Calvez. Depuis trente-huit ans, le bruit et les sons sont quasiment du domaine de l’abstrait pour cet Aurillacois. Comme son frère ou son oncle, il est malentendant à un degré tel qu’il regarde davantage la bouche et ne tend presque pas l’oreille, malgré ses appareils auditifs. Roland Calvez se tient droit sur sa chaise, au troisième étage de la Maison des associations, dans le bureau de Surdi 15, à Aurillac. Pour comprendre sa voix singulière et sa retenue, il faut dérouler le fil d’une vie émaillée de silences.

« Je me suis rendu compte à l’école primaire que j’étais différent, il a fallu que j’apprenne la langue des signes », dit-il. L’Institut d’éducation sensorielle pour handicapés auditifs, aux Alouettes, l’aide à avancer. L’orthophoniste, à s’exprimer.
Roland Calvez n’écarte pas le mot handicap. Il compose avec. « Parfois, c’en est un, oui. Quand je dois communiquer avec les autres, je ne me sens pas à l’aise. Je le suis plus par SMS ou par mail. » La tentation de l’isolement, de la solitude et de se recroqueviller derrière cet obstacle héréditaire qui lui est tombée dessus à la naissance est forte. Le trentenaire a préféré opter pour l’ouverture.
Son CAP communication publicité décroché à 16 ans, il avance de stage en stage. Il fait montre de lucidité : « Pour les études supérieures, j’avais trop de barrières. » Il trouve finalement un emploi en 2005 de chargé de PAO, dans une agence cantalienne de communication au sein de laquelle il admet avoir été freiné par… la communication. « L’adaptation n’a pas été facile, il fallait aller vite, être précis, dans les délais. Mais, c’est fatiguant de se concentrer pour échanger avec les autres. » Las, il s’en va au bout de dix ans.

Je me suis rendu compte en primaire que j’étais différent.

Les minutes fusent et l’attention du jeune homme se délite. Il est poli, alors il répond, bien que lire sur les lèvres lui impose une attention assidue. Il se tourne vers Danielle Arpaillanges et attend d’elle que la langue des signes le soulage. Cette retraitée, présidente de Surdi 15 depuis 2011, lui a ouvert la porte du troisième étage lorsqu’il s’est retrouvé dans une impasse professionnelle. Depuis, il gère les réseaux sociaux, crée les logos. Avec lui comme avec les autres, la sexagénaire use du langage des gestes pour pallier la défaillance de ses oreilles. Elle répète et insiste sur le sens de son association, Surdi 15 (99 membres) : « C’est important de nous rejoindre, on apporte des informations aux malentendants et une aide à l’autonomie. »

Danielle Arpaillanges appuie sur la nécessité de la reconnaissance du statut de personne handicapée. N’écarte pas les tracas du quotidien, le rapport aux autres. Avec la famille ou dans un couple : « Lui (ou elle) aussi se fatigue vite. »
Après avoir occupé des postes en banque, la Cantalienne a longtemps été responsable d’un portefeuille dans un cabinet d’expertise comptable. Elle se souvient qu’évoquer sa situation n’a pas été « un besoin ».

« Les appareils auditifs ne remplacent pas les oreilles, j’avais du mal à suivre en réunion. » Pour s’assurer une carrière professionnelle, Danielle Arpaillanges a dû batailler et étudier par correspondance jusqu’à l’obtention d’un diplôme d’études comptables supérieures. « Ça m’a sauvée », lance-t-elle. Malgré le mur du son, que la technologie casse peu à peu, entre elle et ses collègues, elle s’est efforcée de s’ouvrir. « Sinon on est cuits. »
Au coin de la table, Monique Méral brandit un cahier sur lequel on lit : « Je suis sourde mais ce n’est pas contagieux. » Sa mère était enceinte lorsqu’elle a attrapé la rubéole, avant d’accoucher d’un enfant incapable d’entendre le moindre son. Cette mésaventure qui sert d’introduction à sa vie ne l’a pas empêchée de la donner à son tour. Avec son fils, dont l’ouïe est intacte, elle échange aujourd’hui grâce aux applications pour smartphone. Tout ne fut pas aussi simple : « Quand il était bébé, il n’y avait pas toutes ces technologies. Je dormais à côté de lui parce que je ne l’entendais pas pleurer. »
Pendant des années, cette jeune retraitée s’est servie de ses mains pour travailler. Comme nourrice, d’abord. Puis pour tenir le volant lorsqu’elle assurait le ramassage scolaire. Pour dialoguer, surtout, à l’Institut d’éducation sensorielle pour handicapés auditifs, aux Alouettes, où elle a œuvré vingt-huit ans. Et maintenant, pour transmettre ce précieux langage, au sein de l’Asac, qu’elle préside. Il arrive que, lancés dans leurs conversations, les membres de l’association deviennent inarrêtables. Les voisins de Surdi 15 ont trouvé la parade, s’amuse leur présidente : « Pour les faire taire, on éteint la lumière. »

Enseignée aux sourds et… aux entendants

L’Association des sourds d’Aurillac et du Cantal propose des cours de langue des signes, le vendredi matin. Pas seulement destinés aux sourds et malentendants. Dans la salle en rez-de-chaussée, rue Méallet-de-Cours, peu de bruit s’échappe. Pourtant, entre les murs, une véritable partition se joue. Pendant qu’au tableau, la chef d’orchestre mime, chacun lui renvoie les mêmes gestes. Parfois, la chorégraphie déraille et la symphonie grince. Tout s’arrête. Comment dit-on « cour de récréation » ?
Et « j’espère » ? Un doigt ou un mouvement peuvent nourrir un long débat. Une vidéo ou un coup d’œil dans le dictionnaire se chargent de l’éteindre. Un petit groupe a pris l’habitude, chaque vendredi matin, de suivre les cours dispensés depuis deux ans par la présidente de l’Association des sourds d’Aurillac et du Cantal, Monique Méral.

Des femmes, surtout. Pas seulement malentendantes ou sourdes. Chantal Laflorencie et Dominique Fau sont sœurs. Elles ont rencontré, il y a plusieurs mois, une cousine qui ne dispose ni de l’ouïe, ni de la parole. « On essaie d’apprendre, depuis un an, pour pouvoir communiquer avec elle, témoignent les Ytracoises. Pour le moment, on écrit pour lui parler, mais on commence à connaître des signes. » Luce a découvert ces cours grâce à une amie. Elle ne souffre d’aucune difficulté d’audition mais ce langage lui paraît précieux.
« Pour la mémoire, c’est excellent », souffle-t-elle. Pour faciliter le dialogue avec son amie, aussi. « Elle m’a sensibilisée, c’est intéressant d’apprendre une nouvelle langue », soutient Luce. Bien que « les mots non imagés [soient] difficiles à retenir. » Au-dessus du tableau blanc, les portraits des présidents de l’Asac depuis les années 1960 entretiennent l’histoire de cette association. Dans la grande histoire s’inscrit celle de chaque membre. Singulière. Comme celle de Jeanine Ferluc, implantée parce qu’elle a été rendue sourde profonde par une maladie orpheline. « Chaque vendredi, j’apprends des mots nouveaux, ça m’aide. » Surtout, chaque vendredi, qu’ils entendent ou non, les élèves dialoguent et étudient ensemble, d’égal à égal.

Source https://www.lamontagne.fr - 22 Mars 2018

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