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Emmanuelle Laborit chante en langue des signes dans Dévaste-moi

Le metteur en scène Johanny Bert, artiste associé à la Comédie de Clermont, fait chanter Emmanuelle Laborit. « Tout son corps vibre » dans ce concert-spectacle où se mêlent les codes du lyrique, du bal populaire et du concert pop-rock et qui évoque le corps au féminin.

C’est la comédienne sourde, distinguée d’un Molière pour Les Enfants du silence et directrice de l’International Visual Theatre (IVT) (*). Emmanuelle Laborit est une comédienne tout simplement qui interprète des chansons (du lyrique au pop-rock) sans cette parole qui lui fait défaut. Par le langage des signes, le jeu, la danse et l’habile soutien du metteur en scène Johanny Bert, elle dévoile le sens profond des chansons de Ferré, Fontaine Bashung… et grâce à elles décrit, pare d’émotions et d’interrogations le corps des femmes. C’est le thème de Dévaste-moi, concert-spectacle qui sera créé la semaine prochaine à Clermont. La langue des signes n’est ici qu’un point de rencontre entre deux publics, l’un entendant et l’autre non. Un spectacle pour tous au cœur de l’émotion.

La chanson, c’est un peu plus que de la poésie sur de la musique. Comment avez-vous pensé leur traduction ?

Emmanuelle Laborit :
« Il y a eu un long travail sur l’adaptation des textes, effectivement. Il y a souvent beaucoup de jeux de mots, des rimes, des messages cachés. Il faut apporter le sens de la chanson mais rester dans son esprit. L’important n’est pas toujours de comprendre mais de ressentir une émotion. »

Johanny Bert : « Ce travail de traduction, on l’a fait ensemble. Emmanuelle a toujours choisi ses gestes – la langue des signes étant particulière riche, il y a souvent plusieurs manières d’exprimer la même chose. Elle l’a fait comme une comédienne choisit ses intentions. Il y a énormément de variations notamment à travers l’aspect iconique de ce langage. Nous en sommes parfois sortis pour aller vers la chorégraphie du corps dans son entièreté et le jeu spécifique d’acteur. Avant d’être une comédienne sourde, Emmanuelle est une comédienne.

Au final, on peut « voir les chansons » ?

E. L. : « Et bien voilà ! »

J. B. : « C’est parce qu’il y a plusieurs étapes. Il y a donc la traduction puis l’interprétation – on a choisi les chansons qui avaient une matière spécifique à cette interprétation : l’énergie, l’humour, l’émotion, le message. Et après on a travaillé sur la mise de chaque chanson avec des costumes, des décors, de la lumière et bien sûr tout le travail des musiciens de The Delano Orchestra… C’est bien plus qu’un récital, c’est un vrai spectacle. »

Il s’adresse donc à tous les publics ?

J. B. : « On l’a conçu comme une passerelle entre deux mondes qui ne se connaissent pas. Il y a des choses dans le spectacle qui sont un peu en creux pour les entendants : il faut aller vers cette langue des signes, accepter qu’il y ait des choses qu’on ne comprend pas mais que l’on peut ressentir émotionnellement. Et pour les sourds, il y a une plus grande facilité de compréhension de la langue des signes mais ils peuvent avoir un rapport au corps nouveau, quelque chose de visuel en plus. Les deux auront des moments sans repère et des points de rencontre ».

E. L. : « C’est la première fois qu’un spectacle de l’IVT est créé ailleurs qu’à IVT et part en tournée. C’est important de sortir du cadre, de parler de la langue des signes ailleurs. D’habitude, les gens ont tendance à recentrer les discussions sur la question du handicap. Là, il est question de la création d’une nouvelle forme artistique qui intègre la langue des signes et qui s’adresse à tous. »

J. B. : « C’est effectivement une forme artistique comme les autres qui s’offre aux deux publics. C’est même un plus pour les entendants avec ce langage de signes et même du corps, ce “monde génial” qui leur est mis à disposition. Tout vibre et tout parle avec Emmanuelle. »

Au-delà donc de ce langage sans parole qui fait sa particularité, quel est donc le but de ce spectacle ?

E. L. : « C’est d’inviter le public à un voyage qui est celui de l’amour, de la déception, des difficultés de la vie, du rapport au corps, de la place et l’image de la femme dans notre société. C’est le fil conducteur de notre spectacle qui profite de la présence des musiciens. Par chance, ils sont là, en chair et en os. Sur de la musique enregistrée cela aurait été juste impossible : j’ai besoin de leur émotion, de ce dialogue, de nos rendez-vous pour raconter cette histoire au public. »

J. B. : « À travers une vingtaine de chansons, de quoi faire un spectacle d’une 1 h 30. Emmanuelle raconte qui elle est. Mais chacune de ses anecdotes personnelles s’ouvre sur un propos plus large qui évoque le corps féminin. »

Johanny Bert est reconnu pour son travail avec les marionnettes. Il n’y en a pas ici. Vous auriez aimé partager la scène avec elles ?

E. L. : « Il n’y a pas que moi qui chante, il y a des accessoires, des costumes… Et puis il y a cet avantage sur la parole : quand on a parlé c’est fini, on ne peut pas rattraper les mots. Mais les signes, on peut les fixer dans l’espace. Un exemple : “Rien” (NDLR : elle fait le geste). Rien est là, au bout de main. On peut en parler, c’est devenu un objet, un personnage dans l’espace. La langue des signes devient comme une marionnette. Je me sens bien dans cet univers. »

Dévaste-moi… Pourquoi ce titre ?

J. B. : « C’est une chanson de Brigitte Fontaine. Il y a eu beaucoup de débat sur ce titre : est-ce positif ou négatif ? Pour moi, ce double sens résume bien l’idée du spectacle autour d’un corps parfois malmené mais qui explose de vie. »

(*) Il s’agit d’un laboratoire de recherches artistiques, linguistiques et pédagogiques sur la langue des signes, les arts visuels et corporels et une école d’apprentissage de la langue des signes.

Source
http://www.lamontagne.fr - 28 Septembre 2017 à Clermont-Ferrand
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