La main des sourds

A la une > « Accompagner les sourds vers l’autonomie personnelle »

Pour que les sourds soient insérés dans la société, il faut construire un monde qui leur soit accessible

La Santé en action : Le Baromètre sansourds et malentendants (BSSM), publié par l’Inpes, révèle un niveau de souffrance psychologique important chez ces personnes. Comment expliquez‑vous ce constat ?

Jean‑François Labes: Cette souffrance tient au fait qu’elles se sentent coupées du reste de la société. Mais toutes ne ressentent pas l’isolement et l’exclu‑ sion de la même façon. Il existe une différence entre les sourds de nais‑ sance, nés éventuellement de parents sourds, et ceux qui ont perdu l’ouïe au cours de leur vie, par maladie ou par accident. Les premiers s’adaptent plus facilement à leur environnement et se construisent une identité. Les seconds sont exclus subitement du monde de la communication; c’est un choc, et ils éprouvent des difficultés à faire leur deuil, ce qui peut nourrir des pensées suicidaires. L’une des causes profondes du mal‑être de certaines personnes sourdes est l’illettrisme qui est source d’incom‑ préhension, de difficultés pour trouver un emploi, engendrant une forme de stress permanent. L’intégration des jeunes sourds dans un établissement scolaire classique1 n’a fait que renforcer ce fléau. Faute d’enseignants spécifique‑ ment formés, les cours ressemblent à une chaîne de télévision cryptée pour ceux qui sont plus ou moins doués pour lire sur les lèvres. Cette scolarisation présente de bons côtés, en privilégiant l’oralisation et donc la verbalisation pour une meilleure intégration sociale; mais l’enfant découvre également dans ce contexte qu’il ne communique pas comme les autres et il peut alors se sentir incompris. Nous retrouvons les mêmes difficultés de communication dans le monde du travail : un sala‑ rié sourd risque de se sentir seul au moment de la pause, et ressentir un isolement, faute d’un partage avec ses collègues entendants.

S. A. : Les sourds subissent davantage de violences, comme s’ils étaient privés de certains droits et particulièrement du droit de choisir. Partagez‑vous ce constat ?

J‑F. L.: C’est un handicap qui place les personnes en état de vulnérabilité. La moquerie ou le rejet de la part des autres provoque la souffrance et, donc, une certaine fragilité. Au sein de la Mai‑ son des femmes de Paris, une chargée de mission pratiquant la langue des signes accueille des femmes sourdes ; le constat est dressé des multiples violences qu’elles subissent: agressions physiques, sexuelles, psychologiques, verbales, etc. Pour changer la donne, il est nécessaire de les informer de leurs droits et de les accompagner vers une autonomie personnelle et financière, afin qu’elles deviennent non plus spec‑ tatrices mais actrices de leur propre vie. C’est une condition essentielle pour leur permettre de s’affirmer et de s’épanouir. Il importe aussi que les sourds dé‑ cident eux‑mêmes de ce qui les concerne. Avec les progrès de la médecine, le risque est que les instances médicales décident d’interventions sans suffi‑ samment prendre en compte le désir des patients ; cela concerne aussi les sourds. En d’autres termes, la surdité est parfois considérée comme un problème qu’il faut soigner. Ainsi, dans certains cas, on incite les familles à autoriser la pose d’implants cochléaires sur les enfants sourds. Parce que leur utilisa‑ tion nécessite un long apprentissage, certains professionnels recommandent de le faire tôt. Or, c’est une opération lourde et sans garantie de résultats. Nous attendons toujours que le comité d’éthique ad hoc lance une enquête sur ces implants. Cette chirurgie devrait être proposée quand la personne est adulte et qu’elle est en mesure de choisir, de décider seule. Les sourds développent des stratégies pour compenser leur handicap et s’adapter. Ils peuvent vivre bien dans leur peau… à condition de vivre dans un monde qui leur soit accessible

S. A. : La société et les pouvoirs publics prennent‑ils suffisamment d’initiatives pour la santé globale de ces populations ?

J‑F. L.: En Suède, toutes les émis‑ sions télévisées sont sous‑titrées, alors que c’est le cas de seulement 18 % des programmes en France ! Le CSA devrait imposer ce sous‑titrage à toutes les chaînes. Autre exemple : nous ne recensons aujourd’hui qu’environ trois cents interprètes diplômés en langue des signes ; c’est très insuffisant en regard des besoins, même si seulement un cinquième des personnes sourdes sait effectivement communiquer en langue des signes. À ce sujet, une prise en charge financière des cours en langue des signes marquerait une évolution notable. L’une des avancées majeures se joue avec les nouveaux moyens de communication – Internet, les chats, les SMS, qui révolutionnent la vie des sourds et facilitent leur accès à l’information. De même que les aveugles peuvent bénéficier gratuitement d’un chien‑guide, les sourds devraient dis‑ poser gratuitement d’un ordinateur. Par ailleurs, un effort important doit être réalisé dans le cadre de la scolari‑ sation: les professeurs des écoles et de l’enseignement secondaire doivent être formés à une méthode d’enseignement appropriée. De plus, un codeur de langage parlé complété (LPC), une traduction en vélotypie, un ordinateur en mode reconnaissance vocale ou encore un interprète LSF amélioreraient grande‑ ment la compréhension du cours par les élèves sourds. Enfin, un plan de sensibilisation auprès du personnel d’accueil des établissements recevant du public est nécessaire : mairies, préfectures, commissariats de police, hôpitaux, transports en commun, banques, grands magasins, etc.La sensibilisation consiste à montrer comment se comporter face aux sourds et aux malentendants; bien articuler et apprendre quelques signes de base permet une bien meilleure communication.

> Jean‑François Labes, sourd et président d’association, explique qu’il n’y a pas de fatalité à ce que les sourds soient stigmatisés et maltraités par la société

C’est à la société de les accompagner dans leur cheminement éducatif, social et l’emploi et de veiller éthiquement à ce qu’ils décident eux‑mêmes de ce qui les concerne.

Source : http://www.inpes.sante.fr © Décembre 2015

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