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Hauts de Seine Habitat

La Creusoise Laetitia Carton signe le film de la fierté sourde

Trois mois après Edmond, le second long-métrage de de la réalisatrice installée à Faux-la-Montagne, J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd,   donne la parole à un « peuple invisible ». Ce documentaire engagé  bénéficie d’une sortie nationale dans les salles ce mercredi 20 janvier.

Ce film, comme les précédents, a été conçu à son bureau, au TAF (pour Travailler à Faux). C’est l’espace de co-working que Lætitia Carton partage avec un autre réalisateur et un conseiller en maîtrise énergétique. L’ancienne étudiante des Beaux-Arts de Clermont-Ferrand, qui a appris son métier à l’école documentaire de Lussas (Ardèche), s’est installée sur le Plateau de Millevaches il y a huit ans. Évidemment, Laetitia n’a pas choisi ce TAF au milieu des forêts de douglas pour réaliser des films tiédasses. Le pays a d’ailleurs inventé le festival Bobines rebelles.

Une « oralité » incomplète et frustrante


D’allure frêle, l’artiste est pugnace : ce nouveau film, Lætitia le porte en elle depuis dix ans. « Au départ, je devais le faire avec mon ami sourd et militant Vincent, mort prématurément en 2004 ». Tout au long du film, la voix de Lætitia s’adresse à cet ami disparu et lui donne des nouvelles de son « pays », la communauté des sourds. Ou plutôt des Sourds, la majuscule étant utilisée pour souligner la notion de « culture sourde ».
Lætitia Carton a appris la LSF (langue des signes française), lorsqu’elle était étudiante à Clermont-Ferrand : « cette langue me fascinait depuis toute petite. Il y avait une émission à la télé Les mains ont la parole. L’une de mes amies d’enfance est sourde. Elle fait partie de ceux qui n’ont connu que l’apprentissage oral et elle témoigne dans le film. Pour moi, les Sourds sont un peuple invisible qui vit parmi nous. Dans mon esprit, nous, les entendants, nous étions les moldus comme dirait Harry Potter ».
Il y a dix ans, la réalisatrice de Faux-la-Montagne a démarré son film sur bande magnétique au foyer des sourds de Clermont. Les séquences récentes du film ont bénéficié de moyens de production importants. Ce documentaire arrive peut-être à point nommé, après le succès de la comédieLa Famille Bélier.

« Une langue menacée »

L’an passé, Lætitia Carton avait été primée au festival Traces de vie  (Clermont-Vic-le-Comte) avec Edmond, son premier long-métrage qui est sorti en novembre. Elle enchaîne avec J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd qui bénéficie ce mecredi d’une « grosse » sortie sur tout le territoire.
« On ne peut pas dire que les Sourd monopolisent les écrans et l’espace médiatique. Le pays des Sourds de Nicolas Philibert date de 1993 », observe la réalisatrice creusoise.
Son travail se distingue de ce documentaire de référence : « Dans le film de Philibert, on voit des enfants en souffrance qui répètent inlassablement des mots avec un casque sur les oreilles ». Lætitia Carton a glissé sa caméra dans l’école et le collège bilingue (français-LS) de Ramonville près de Toulouse et elle montre des enfants qui apprennent en signant et semblent épanouis. « Paradoxalement, en dépit de l’ouverture de quelques classes bilingues, la LSF est une langue menacée du fait de la politique d’intégration des enfants sourds dans des classes d’entendants », souligne la réalisatrice. Ce film prend parti pour des revendications « d’une minorité qui refuse d’être victimisée », assume la réalisatrice.
L’un des principaux enjeux est la pression sociale et médicale exercée sur les parents de nouveau-nés atteints de surdité, afin de les faire bénéficier de la technologie des implants cochléaires. Ces puces électroniques permettent aux Sourds et aux entendants de mieux communiquer. Comme le dénoncent les Sourds, ces implants contraignent les jeunes sourds à déployer une énergie considérable pour étudier oralement « comme les autres », au détriment de l’acquisition même des savoirs, sans leur donner les moyens de s’émanciper de la condition d’handicapé. L’autonomie chèrement acquise est menacée, comme l’observe un protagoniste du film : « On voit des jeunes qui signent n’importe comment, ça devient confus ».

Où et quand ?
Les  séances dans toute la France sont repertoriées sur la page : https://www.facebook.com/aveclesyeuxdunsourd.lefilm/Par ailleurs, une souscription internet a été lancée pour financer les interprètes LSF/français lors des projections.
J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd : un film choc et doux

Josiane est une alerte quinquagénaire qui, comme tant d’autres sourds de sa génération, a opté pour la langue des signes après une « oralisation » forcée.
Josiane a des enfants entendants qui n’ont jamais appris à signer et elle fait part à la caméra de Lætitia Carton de son angoisse : « bientôt je n’entendrai plus aucun son et je pourrai plus communiquer avec mes enfants. Je vais être grand-mère et je veux apprendre la langue des signes à mes petits enfants ».
Il n y a pas de sourd heureux sans sa langue maternelle, ou du moins « naturelle », scande J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd : « A l’âge adulte, un coiffeur m’a dit qu’il ne me comprenait pas et que j’avais une voix de petite fille. Ca m’a humilié. J’ai l’impression d’avoir été trompé », raconte un autre militant de la culture sourde.
Le film donne la parole à toutes ces mains libérées. Qui expriment de douloureux malentendus entre les Sourds devenus adultes, une société condescendante et souvent leurs propres parents. La langue des signes est terriblement cinégénique. Les profs « entendants » s’émerveilleront devant le bavardage frénétique et silencieux des enfants de la maternelle bilingue de Ramonville. Être une minorité oubliée n’a pas que des inconvénients : le législateur ne s’est pas encore trop inquiété de l’usage de la langue des signes au volant.

Une séquence d’impro avec la chanteuse Camille

La réalisatrice suit ses personnages sur plusieurs années. Autour d’une table familiale éclate cette vérité : on peut être sourds, communiquer dans les deux langues et être heureux. Et que dire de la chorégraphie gestuelle du chant-signe, cette expression caractéristique de la culture sourde. La chanteuse Camille se prête à une très belle séquence. C’est un film choc et doux à la fois. Le choc du combat contre l’injustice, la douceur d’une langue qui n’est jamais de bois car elle ne se parle que les yeux dans les yeux.
Source : http://www.lepopulaire.fr/© 18 Janvier 2016
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