La main des sourds

A la une > Sourds, entendants, Sophie Labry, trait d’union entre deux mondes

Trop sourde pour les entendants. Trop entendante pour les sourds. C’est le paradoxe que vit Sophie Labry, médiatrice en langue des signes à l’Institut des jeunes sourds. Portrait d’un petit bout de femme qui a fait le choix de faire le lien entre deux mondes… « pas si différents ».

Les mardis après-midi et les vendredis matin, Sophie Labry se rend à l’école maternelle des Vennes, en tant que médiatrice en langue des signes. « Je fais un métier formidable, explique-t-elle. Ces interventions permettent aux enfants sourds d’avoir l’exemple d’une personne adulte qui travaille, qui vit normalement. »

mettez des boules Quies, bouchez-vous les oreilles. Vous n’entendez plus rien, ou presque. Que de vagues sons.

C’est ce que vit Sophie Labry, 33 ans, médiatrice en langue des signes à l’Institut des jeunes sourds (IJS), depuis sa naissance. On a découvert chez elle une malformation au nerf auditif à l’âge de 4 ans. Elle est sourde, « des deux côtés » et a dû être appareillée très tôt.

Sophie a grandi aux Filletières, dans un petit village proche de Chalon-sur-Saône, en Saône-et-Loire et a suivi sa scolarité « au milieu des entendants », jusqu’au collège, sans même se douter qu’il existait d’autres sourds. Le secondaire s’est avéré une période très difficile à vivre pour elle. Les moqueries de ses camarades, l’indifférence de certains professeurs, cette petite blonde au caractère bien trempé avait fini par se sentir « seule, rejetée, pas normale ». L’itinéraire d’une enfant, d’une adolescente, incomprise des autres, car trop différente. Sa trajectoire prendra finalement un virage salvateur à l’âge de 15-16 ans, à une centaine de kilomètres de chez elle, à Bourg-en-Bresse.

Sa maman, sous les conseils avisés d’une collègue de travail, avait alors décidé de l’emmener à

l’Institut des jeunes sourds. C’était un jour de portes ouvertes. Un jour qui lui a ouvert bien des horizons. « Arrivée sur place, j’ai pris une grosse claque. J’ai découvert que d’autres personnes étaient comme moi. J’ai aussi découvert qui je suis. » Ce jour-là, Sophie a cessé de faire semblant d’être entendante.

Fin des années 2000, à 16 ans, elle intègre l’IJS, étudie au collège Saint-Joseph dans une classe spécialisée, passe le brevet, apprend le langage des signes, découvre le métier d’éducateur et s’épanouit, enfin.

Après ses années lycée, dans un établissement spécialisé, direction le Sud de la France et Montpellier, pour une formation de moniteur-éducateur qui débouchera sur un succès… Et sur un retour peu fructueux à la case départ, en Saône-et-Loire. Dur retour à la réalité qui va durer deux ans. Des ménages, des petits boulots, mais pas de poste dans l’animation pour elle. Elle apprendra, de l’aveu même de sa conseillère ANPE, avoir été victime de discrimination. Elle finira tout de même par décrocher un emploi dans un foyer d’hébergement pour sourds et malvoyants, à Paris. Elle tiendra cinq ans, dans cette « ville fourmilière », avant de passer son certificat de médiateur en langue des signes. Poste qu’elle occupe depuis un peu plus d’un an à l’IJS de Bourg-en-Bresse et à l’école maternelle des Vennes, avec bonheur, même si les souffrances du passé sont latentes. À 33 ans, Sophie a eu deux vies. Elle a côtoyé deux mondes. Trop sourde dans l’un, trop entendante dans l’autre, « difficile de savoir qui l’on est lorsqu’on a été rejetée des deux côtés. » Sophie l’affirme désormais : « J’ai fait mon choix de vie, je me sens bien dans les deux mondes. » Elle en est, sans aucun doute, le trait d’union.

Source : http://c.leprogres.fr © 16 Décembre 2015

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.