A la une > Des écoliers sourds dans la cour des grands

Le manque de locaux est tellement criant à Montréal que des enfants sourds d’âge primaire pourraient se retrouver dans une école secondaire dès septembre prochain.

Pour ajouter une vingtaine de classes primaires dans le quartier Villeray, la Commission scolaire de Montréal (CSDM) souhaite relocaliser l’école Gadbois dans la polyvalente Lucien-Pagé. Une soixantaine d’enfants, dont plusieurs présentent d’autres handicaps associés à la surdité, se retrouveraient ainsi dans « la cour des grands », au grand dam de leurs parents. Ils tirent la sonnette d’alarme, craignant les conséquences psychologiques et scolaires sur leurs enfants déjà fragiles.

« Elle est bouleversée », dit Josée Vinette de sa fille qui fréquente cette école depuis six ans. Cette mère craint « que tout soit à recommencer au détriment de leurs besoins » pour les enfants en ce qui a trait à l’adaptation à leur milieu. L’amère impression que les élèves sans handicap passeront avant les leurs reste coincée dans la gorge des parents « qui ont dû se battre toute leur vie pour composer avec ces réalités médicales », explique-t-elle.

Si le projet de la CSDM se concrétise, des élèves de 4 à 12 ans seraient intégrés au secteur des sourds de l’école secondaire et côtoieraient ainsi des adolescents. Un certain « isolement » est prévu dans le projet, par une entrée séparée notamment, le secteur des sourds de Lucien-Pagé disposant déjà d’une aile.

Le choc sera brutal selon Mme Vinette entre un « environnement chaleureux et protégé, dans une petite rue de quartier », à une « grande polyvalente sur un boulevard totalement inappropriée ». « L’école Gadbois est une petite famille où tout le monde se connaît, où l’on n’entre pas nos enfants dans des moules. C’est l’école qui s’adapte à leurs besoins », décrit-elle.

Un changement d’échelle et de tranche d’âge qui préoccupe aussi Alice Dulude, mère d’une petite fille sourde qui fréquente Gadbois. Elle-même sourde, elle enseigne en langue des signes québécoise (LSQ) au secteur des sourds de Lucien-Pagé, ce qui ne l’empêche pas de préférer que ces enfants aient « leur propre école primaire ».

La CSDM plaide la surpopulation des autres écoles primaires du quartier Villeray pour justifier le projet. « Les prévisions démographiques indiquent une augmentation de 247 élèves d’ici 2019-2020 », lit-on dans un document distribué la semaine dernière aux parents en vue d’une réunion sur la relocalisation.

« Nous ne savons plus quoi faire avec les enfants, des écoles sont déjà occupées à 115 % », avoue Kenneth George, le commissaire scolaire chargé du dossier. Ce sont 18 des 21 quartiers du territoire de la CSDM qui connaissent des problèmes de surpopulation.

L’école secondaire Lucien-Pagé est quant à elle occupée à 58 % seulement et présente donc de l’espace disponible. L’établissement n’a pas par ailleurs pas bonne presse, en raison de son taux de décrochage qui s’élève à plus de 50 %, selon les données de la CSDM.

« La gestion du trop-plein devient très compliquée », déplore M. George. Il explique que plusieurs bibliothèques et locaux d’arts plastiques ou de musique des autres établissements ont été transformés en salles de classe.

M. George, insiste sur les « avantages pédagogiques » d’un tel regroupement. « Les enseignants pourraient partager leur expertise, en plus d’assurer une meilleure continuité entre le primaire et le secondaire », croit-il. Les services pour les petits de l’école Gadbois seraient selon lui bonifiés par ce rapprochement.

Josée Vinette est consciente de la surpopulation au primaire, mais elle dénonce le fait que les enfants à besoins particuliers en fassent d’abord les frais. « Il n’y a pas de priorisation. Un enfant, c’est un enfant, il faut offrir un service de qualité supérieure à tous », rétorque M. George, rappelant le dilemme devant lequel les compressions placent la CSDM.

Solutions de rechange

Il était déjà prévu que deux classes de l’école alternative Le Vitrail soient installées dans l’école Gadbois en créant une « annexe » à partir de l’année scolaire 2016-2017. Le troisième étage du bâtiment servait d’ailleurs à un programme pour des jeunes à risque de décrocher jusqu’à l’an dernier.

Les parents proposent donc de poursuivre sur ce modèle de cohabitation de plusieurs établissements, en invitant les autres écoles à occuper les onze locaux actuellement vacants. Kenneth George signale avoir reçu la suggestion d’en faire une école primaire de quartier qui comprendrait les 62 enfants sourds. « Les trois options semblent simples à définir théoriquement, mais dans chacune d’elle il y a des dérangements pour ces enfants-ci ou pour d’autres », a-t-il nuancé.

Si le transfert s’avère inévitable, Alice Dulude voudrait plutôt voir l’école primaire Saint-Enfant-Jésus accueillir sa fille. Cette école reçoit déjà des enfants sourds qui n’utilisent pas le langage des signes, éduqués dans la tradition oraliste.

La décision finale sur cette relocalisation doit se prendre le 16 décembre, lors du conseil des commissaires de la CSDM. « On sent de l’ouverture à nos préoccupations de leur part, mais les parents ont tout de même peur qu’ils choisissent la solution de la facilité », craint Mme Vinette.

Source : http://www.ledevoir.com © 1 Décembre 2015

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