La main des sourds

A la une > Sourde depuis la naissance, Alice, aidée d’amis, crée un kot un peu spécial pour mêler le monde des sourds et celui des entendants à l’UCL

2015-11-3-3

Faire son entrée à l’université est souvent un moment stressant pour les jeunes étudiants qui doivent faire connaissance avec de nouvelles personnes et s’adapter à la difficulté des cours. Cette étape peut être encore plus difficile pour les jeunes sourds ou malentendants. Mais à Louvain-la-Neuve, des étudiants ont mis sur pied un kot-à-projets qui vise à renforcer les liens entre sourds et entendants.

Sourde depuis la naissance, Alice a un premier contact avec langue des signes en maternelle, mais elle est rapidement intégrée à des classes d’enfants entendants pour suivre sa scolarité. “Ce n’est que vers l’âge de 15 ans que je me suis sentie incomplète. J’ai redécouvert le monde des sourds lors d’une soirée Chut party près de chez moi”, nous explique-t-elle. Elle décide alors de prendre des cours de langue des signes (LSFB).

Elle ne connaît personne qui parle la langue des signes et a du mal à trouver sa place

A son arrivée à l’Université catholique de Louvain, alors qu’elle a grandi dans cette petite ville universitaire et qu’elle connaît bien l’ambiance estudiantine qui y règne, la jeune femme se sent seule. Elle ne connaît personne qui parle la langue des signes et a du mal à trouver sa place. Après quelques semaines, elle rencontre heureusement deux nouveaux amis sourds qui lui permettent de s’épanouir et de profiter davantage de son expérience universitaire. “En signant avec mes amis dans la rue et en ayant une interprète en langue des signes durant mes cours, je me suis rendu compte que les gens s’intéressaient beaucoup à la langue des signes. J’ai donc encouragé l’UCL à créer un cours de LSFB au sein de l’université”, nous explique l’étudiante.

“Métisse entre le monde des sourds et celui des entendants”

Se considérant comme “métisse entre le monde des sourds et celui des entendants”, Alice veut aller plus loin pour mêler ces deux mondes. En en parlant avec des amis qui font partie d’un kot-à-projets, l’étudiante a l’idée d’en créer un avec des sourds et des entendants pour sensibiliser ces derniers à la surdité et à la langue des signes et pour encourager les personnes sourdes à faire des études. “Un de mes deux amis qui était en dernière année était très intéressé par le projet ainsi que deux entendantes que j’avais rencontrées et qui apprenaient déjà la langue des signes. Ensemble, nous avons créé et mis en place ce projet. Progressivement l’équipe s’est agrandie jusqu’à donner naissance à la première équipe du KAP Signes en 2013”, raconte Alice.

Gabrielle, elle aussi sourde de naissance, débarque à l’UCL en 2014 et rejoint Alice et sa bande d’amis. Elle s’intègre très vite et devient présidente de KAP signes en 2015. “J’ai toujours vécu dans le monde des sourds et des entendants séparément. Le KAP Signes est l’occasion de lier ces deux mondes ensemble et de vivre avec les deux au quotidien”, précise la jeune femme.

“C’est souvent difficile pour nous de trancher lors de la sélection”

Trois ans après sa création, Alice et Gabrielle sont heureuses de dire que le kot-à-projets rencontre un grand succès et qu’il compte aujourd’hui 9 membres qui vivent ensemble, 5 sourds/malentendants et 4 entendants, et 5 membres externes qui ne vivent pas dans le kot mais qui participent aux réunions et aux différentes activités. Mais ce succès oblige les membres à faire des choix parmi les personnes qui postulent. “C’est souvent difficile pour nous de trancher lors de la sélection. Par contre, il n’est pas toujours facile de trouver beaucoup de personnes sourdes qui peuvent prendre part au projet pour diverses raisons : manque d’interprètes pour suivre les cours, heures d’interprétation ou d’aide pédagogique insuffisantes, difficultés de transition entre les écoles spécialisées et les écoles supérieures ou l’université, etc. La plupart préfèrent les hautes écoles car l’université leur semble inaccessible”, précise Alice.

“Quand les sourds signent entre eux, pour les entendants, c’est un peu comme un Erasmus dans le pays des sourds ;)”

Pour chaque nouveau membre du kot-à-projets, un temps d’adaptation est nécessaire. Certains entendants ne maitrisent pas la langue des signes à leur arrivée et doivent faire des efforts importants pour comprendre et se faire comprendre. Mais l’entraide est une des valeurs principales du kot et chacun y met du sien. “Au KAP Signes, la plupart des sourds peuvent parler de manière intelligible ce qui facilite la communication”, indique Gabrielle. “Mais ce n’est pas pour autant que nous comprenons tout en retour. Il y a un effort des deux côtés : les sourds utilisent leur voix ou signent de manière plus compréhensible, plus doucement, pour les entendants qui apprennent encore et ces derniers font l’effort de signer en retour. C’est un vrai échange. Mais quand les sourds signent entre eux, c’est aussi un bon exercice pour les entendants d’essayer de comprendre, un peu comme un Erasmus dans le pays des sourds ;)”, ajoute Alice.

Un stand avec un jeu de mimes et de devinettes pour sensibiliser à la surdité durant les 24h vélo

Pour les 24h vélo qui se déroulaient ces mercredi et jeudi à Louvain-la-Neuve, KAP Signes a organisé des activités un peu particulières, loin de l’idée que l’on se fait de cette fête estudiantine.“Nous avons un stand parmi d’autres kots-à-projets, un jeu de mimes, de devinettes dans le but de sensibiliser les enfants à la surdité, montrer qu’il est possible de communiquer sans la voix. Nous leur montrons également quelques petits signes assez simples à retenir et utiles”, explique Gabrielle. Et toujours dans un esprit d’échange et d’entraide, c’est par binôme que se fait l’animation du stand : un sourd ou malentendant pour répondre aux questions sur la surdité et la langue des signes, et un entendant pour continuer à apprendre et assurer le bon fonctionnement et l’animation de l’activité.

“Mon rêve personnel est de voir cette ville devenir 100% accessible et accueillante pour les personnes sourdes”

Pour Alice et Gabrielle, les activités de KAP Signes portent leurs fruits. Elles expliquent que les étudiants et les habitants de la petite ville universitaire ont développé une sensibilité à la langue des signes et aux personnes sourdes. “Parfois je découvre avec surprise qu’un tel commerçant me dit bonjour en langue des signes, ce qui m’émeut à chaque fois. Mon rêve personnel est de voir cette ville devenir 100% accessible et accueillante pour les personnes sourdes, en particulier les étudiants sourds”, conclut Alice.

Un clip en langue des signes dans les rues de Louvain

Dans le cadre des 24h, tous les membres internes et externes du kot-à-projets ont également réalisé une vidéo originale dans laquelle ils traduisent en langue des signes la chanson populaire d’Edouard Priem “Louvain-la-Neuve” que chaque étudiant louvaniste connaît par cœur. KAP Signes publie d’ailleurs souvent des vidéos sur YouTube pour promouvoir la langue des signes et les activités qu’ils organisent, ou tout simplement pour s’amuser.

Source : http://www.rtl.be © 29 Octobre 2015

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