La main des sourds

“J’ai découvert ma surdité à 34 ans”

Avocat international de haut vol, aujourd’hui à la retraite, Gerald Shea, ce Franco-Américain est allé consulter pour un ulcère. Il n’en a pas cru ses oreilles quand on lui a assené le véritable diagnostic

«Je n’ai jamais pensé que je pouvais être sourd. Je me trouvais seulement plus lent que les autres, ce qui me demandait énormément de travail et m’épuisait. Pourtant cela ne m’a pas empêché de faire une belle carrière dans un grand cabinet d’avocats américains, de travailler aussi bien à New York qu’à Paris et en Arabie Saoudite.

Mais les nuits de labeur passées à rattraper mon retard et toute la pression que je subissais ont fini par me valoir un ulcère. Mon corps essayait de m’alerter mais je ne comprenais pas le message.

« Je sais maintenant que cette surdité est due à la scarlatine que j’avais contractée à l’école primaire. »

Ce n’est qu’à 34 ans, lors d’une consultation, qu’un médecin m’a appris que j’étais atteint d’une surdité neurosensorielle sévère, qui me permettait d’entendre seulement quelques voyelles. Une sacrée révélation ! Du coup, mon ulcère a disparu.

Je sais maintenant que cette surdité est due à la scarlatine que j’avais contractée à l’école primaire. D’autres, comme la célèbre Helen Keller, auteure américaine sourde, muette et aveugle, n’ont pas eu autant de chance que moi.

Personne ne s’est rendu compte de mon handicap car, comme de nombreux enfants dans mon cas, j’ai appris à lire sur les lèvres naturellement. Je réussissais ainsi à saisir ce que j’appelle des “faux mots”, que je devais ensuite analyser pour reconstituer une phrase sensée. Un travail que je faisais rapidement, mais je comprenais néanmoins moins vite que mes camarades…

Du coup, pendant la première partie de ma vie, je ne captais pas tout ce qui se disait, que ce soit avec mes amis, avec les filles ou lorsque je regardais un film. Je voulais être aimé de tout le monde. Alors, j’étais toujours gai, ouvert, et trouvais ma vie formidable sans savoir qu’elle était bâtie sur un malentendu.

Avant ma maladie, je percevais très bien les bruits des criquets, des oiseaux et de l’eau. Comme les voix de ceux que j’aimais, ils sont gravés dans ma mémoire. Plus tard, grâce aux prothèses auditives, j’ai réalisé que le bourdonnement que j’entendais constamment n’était pas le bruit de la nature mais des sons résonnant dans ma tête. J’ai aussi redécouvert le son du violon. Quelle magie ! La musique est très importante pour moi, plus encore que les mots, car je n’ai pas d’effort de compréhension à faire. J’aime chanter et jouer du piano.

« Si ma vie a changé lorsque j’ai compris pourquoi j’étais plus lent que les autres, sur le plan professionnel, mon quotidien est resté difficile. »

Si ma vie a changé lorsque j’ai compris pourquoi j’étais plus lent que les autres, sur le plan professionnel, mon quotidien est resté difficile. Les affaires dont je m’occupais étaient très importantes, elles concernaient des clients très haut placés. Nous parlions en millions, parfois en milliards de dollars.

Je travaillais beaucoup, y compris les week-ends et les soirées, car je ne voulais décevoir personne. Mes appareils ne me permettaient pas d’entendre aussi bien qu’une personne normale, alors je préparais longuement mes réunions, faisais les listes des noms des personnes concernées et des mots à utiliser, pour essayer de suivre au mieux les débats. Mais je n’y parvenais pas complètement, j’avais toujours besoin de faire le point avec mes collègues.

Finalement, j’ai pris ma retraite à 53 ans, trop fatigué des efforts constants que je fournissais. Je suis resté en France, où j’ai épousé ma femme et fondé une famille. J’aime ce pays qui est maintenant le mien, ses valeurs démocratiques et son attachement à la culture. Je continue à faire du droit et suis devenu un expert concernant la question de la torture. Lorsque le gouvernement américain l’a “légalisée”, j’ai attaqué en justice les avocats responsables et, même si je n’ai pas gagné, le procès a fait grand bruit.

Aujourd’hui, je travaille sur un livre consacré aux sourds profonds et à la langue des signes. Trop peu d’ouvrages évoquent ce handicap et je compte bien apporter ma pierre à l’édifice. »

1 commentaire
  1. chaudey dit

    Bizarre comme je me retrouve dans cette description, ce serait génial que l’on puisse se réunir cette catégorie de sourds bilingues pour travailler à l’information de ce type de surdité découverte tardivement.
    Je le décris bien dans mon autobiographie “Sourde aux Maux” de Martine Cygnelle

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