La main des sourds

La police n’est plus sourde

Une formation pour les policiers à la langue des signes française s’est déroulée la semaine passée.

Elle sait encore dire « bonjour » (comme en envoyant un baiser), « Madame » (avec un trait de maquillage sur le visage), « Monsieur » (en mimant un chapeau) ; peut décliner son adresse et sa date de naissance et peut réciter l’alphabet même s’il lui manque quelques lettres. Le brigadier-chef Béatrice Bonnin, chef de l’accueil et des plaintes à l’hôtel de police de Bordeaux -Mériadeck, est une des premières à avoir suivi une formation en langue des signes française.

C’était il y a trois ans. Grâce à Visuel-LSF Aquitaine (1), un centre de formation à la langue des signes française. Ses sessions s’inscrivent dans le cadre de la loi de 2005 qui organise les conditions d’accessibilité permettant à chaque personne de s’insérer dans la société. « Et, depuis trois ans, nous sommes en collaboration avec le service formation de la Police nationale », détaille Hélène Cabrolier, organisatrice de formation chez Visuel LSF Aquitaine.

Construction à l’envers

La barrière des langues n’est pas si infranchissable que le dit l’expression. La preuve par l’action avec ces formations comme celle dispensée la semaine passée à des policiers. Et l’on parle bien de langue des signes, pas de langage. La sémantique a son importance. La syntaxe aussi. « C’est une construction des phrases à l’envers », explique encore Hélène Cabrolier, traduisant aimablement son directeur Roger Rodriguez. « C’est plus abstrait qu’une langue orale. Cela fait référence à une gestuelle, un visuel ».

« La base de la formation est la même pour tous. Nous complétons avec un vocabulaire typique à chaque profession », précise le directeur. « Bonjour », « je peux vous aider ? », « amende », « vol », « accident », « plainte », « rue », « sac », « téléphone ». Des mots simples, prononcés tous les jours dans les commissariats.

Mardi encore, un Bordelais d’une trentaine d’années, sourd victime d’un cambriolage, s’est présenté à l’accueil du commissariat central en s’exprimant avec les mains. Béatrice Bonnin ne signe évidemment pas couramment. Mais elle comprend la mécanique. Et le simple fait qu’elle aborde le trentenaire en langue des signes l’a mis en confiance. « C’est comme si vous allez déposer plainte à l’étranger. Si les policiers vous disent bonjour et parlent quelques mots de français, c’est rassurant. Mais comme toute langue qu’on ne pratique pas, on oublie. »

La policière a toujours été attirée par cette langue. Et souvent confrontée à des personnes sourdes en tant qu’enquêtrice. « L’appel à un interprète traducteur peut durer des heures, tant ils ne sont pas nombreux. Reste la feuille de papier et le stylo mais ce n’est pas satisfaisant. Ni intellectuellement ni humainement. »

Avec Visuel LSF, les participants sont tout de suite en immersion. « À chaque fois, c’est beaucoup de signes pour dire un mot, donc il faut aller très vite », témoigne Béatrice Bonnin. Mais le plus dur, c’est d’accentuer l’expression du visage. C’est assez théâtral. En langue des signes, on ne peut pas dire « je suis fatiguée avec le sourire », sinon l’interlocuteur ne comprend pas.

(1) www.visuel-lsf.org

Source http://www.sudouest.fr © 31 Mai 2015

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