La main des sourds

Sous-titres pour les sourds à la télé : les dessous d’un massacre

Depuis la loi du 11 février 2005, le sous-titrage pour sourds et malentendants est obligatoire pour les chaînes publiques et les chaînes privées représentant plus de 2,5% de la part d’audience moyenne annuelle.

Les grands groupes de médias ont donc dû s’adapter : les offres concurrentes des laboratoires de sous-titrage se sont multipliées, souvent au détriment de la qualité.

« La qualité reste à déplorer »

En 2010, un riverain de Rue89 s’était amusé à rassembler maints exemples désastreux de sous-titres pour sourds et malentendants. Cinq ans après, la loi – pas assez contraignante – ne suffit pas à offrir un service toujours digne de ce nom. Lucas, un jeune téléspectateur sourd, explique :

« Il existe des émissions qui ne sont pas sous-titrées. Notamment l’émission “La Mode, la mode, la mode” sur Paris Première. Je voudrais travailler dans la mode, donc j’aimerais en apprendre plus… J’ai même envoyé un message à la chaîne, personne ne m’a répondu… »

Paris Première n’est contrainte au sous-titrage que partiellement (pour 40% de ses programmes) car elle représente moins de 2,5% des audiences annuelles.

Mais si les émissions ne bénéficiant pas du sous-titrage sont un obstacle à l’accessibilité des programmes, il serait naïf de croire qu’il suffirait de l’imposer à tous pour régler le problème : la qualité laisse toujours à désirer. Lucas explique ainsi que « pour les émissions en direct, les sous-titres sont souvent décalés » :

« Ce n’est pas très agréable à lire. »

Au-delà de leur fiabilité, bien souvent, « les sous-titres défilent trop vite » selon Ronit Laquerrière-Leven, vice-présidente de la Fédération nationale des sourds de France (FNSF).

Elle résume :

« L’offre en quantité de sous titrage s’est améliorée, mais la qualité reste à déplorer. »

« Payer le moins cher possible »

Thierry Jullien est président du Collectif des adaptateurs de l’audiovisuel (Caasem) et sous-titreur professionnel en free-lance. Selon lui, si la loi du 11 février 2005 va dans le bon sens, elle a encouragé des pratiques peu louables :

« Dans les chaînes de télévision, les gens qui s’occupent du sous-titrage des programmes ne se sont jamais mis dans la peau d’un sourd. Ils ne cherchent qu’à payer le moins cher possible. »

Pourtant, après le vote de la loi, pour éviter les dérives, une charte [PDF] a été élaborée en partenariat avec le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA).

Pour rendre les sous-titres le plus intelligibles possible, elle impose une mise en forme particulière, notamment pour ceux dits « de stock ».

Un code couleur a ainsi été mis en place pour ces sous-titres qui ne sont pas réalisés en direct, mais en amont de la diffusion par un sous-titreur.

« Pour le sous-titre en direct, on utilise la reconnaissance vocale », explique Thierry Jullien. Bien exploitée, cette technique de sous-titrage comprend un logiciel spécialisé et trois personnes : un « perroquet » chargé de répéter le texte à traduire, et deux correcteurs chargés de vérifier qu’il n’y a pas d’erreurs dans la retranscription.

Abus de reconnaissance vocale

Les sous-titres réalisés en direct sont évidemment de moins bonne qualité que ceux de stock – conditions de réalisation obligent. Pourtant, les chaînes n’hésitent pas à utiliser cette technique de reconnaissance aussi pour des programmes enregistrés. Lucas en a fait l’expérience :

« Pour “L’Amour est dans le pré” – cette émission me fait rire –, il y a des sous-titres en direct alors que c’est un programme enregistré. »

Selon Thierry Jullien, la raison est simple : pour les laboratoires, utiliser le sous-titrage en direct et la reconnaissance vocale permet d’amortir les coûts.

Certains laboratoires réduisent même leur nombre d’adaptateurs en complément du logiciel.

« Nous utilisons un logiciel de reconnaissance vocale, un vocaliste et un correcteur », confirme Jérôme Monteil, directeur des ventes d’Ericsson – qui a racheté le laboratoire Red Bee Media en 2013.

Soit une personne de moins que ce qui est en principe nécessaire.

Red Bee Media s’occupe du sous-titrage des émissions de M6 depuis 2007. Parmi elles : « Zone interdite » ou « Capital ». Et comme le fait remarquer Ronit Laquerrière-Leven de la FNSF, certaines de ces émissions hebdomadaires, « 66 Minutes par exemple », ont des sous-titres très aléatoires.

Jérôme Monteil se défend en expliquant que « la mise à disposition de ces programmes est tardive », les sous-titres sont donc réalisés « en semi-direct ».

Faire face à la concurrence à tout prix

La concurrence entre les laboratoires de sous-titrage les conduit parfois à des arbitrages douteux. Rue89 s’est procuré un e-mail envoyé par le laboratoireTitraTVS à ses sous-titreurs il y a deux ans :

« Vous connaissez comme nous le contexte ultra-concurrentiel de ce marché, c’est pourquoi nous n’avons pas d’autre choix que de mettre en avant des niveaux de qualité variables suivant le prix de vente (et donc d’achat). Même s’il est difficile d’imaginer livrer un travail “moins bon” parce que moins payé, il nous est nécessaire de procéder à ce type d’arbitrage.

TitraFilm et TVS tiennent à garder leur réputation de travail de qualité, mais il est nécessaire d’être cohérent avec le marché. »

Source : http://rue89.nouvelobs.com © 26 Juillet 2015

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