La main des sourds

Des cours de langue des signes sur le bassin d’Ambert avec Irène, sophrologue humaniste

« Bonjour aux lecteurs du journal La Montagne » signé par Irène. Le premier geste indique le bonjour?; le second, le fait de parcourir des yeux, lire?; le troisième montre les colonnes alignées côte à côte?; le dernier geste est éloquent?!

C’est un choix de vie et d’une vie qu’a fait un jour Irène. Communiquer avec tous, entendants et sourds, et rompre le monde du silence.

On choisit parfois dans nos vies d’emprunter des chemins de traverse : celui d’Irène Pierre, employée d’assurance originaire de Seine-Saint-Denis, a traversé le silence pour mieux parler aux autres.

Cette pétillante quinquagénaire, aujourd’hui sophrologue humaniste, était il y a une vingtaine d’années une employée des assurances insatisfaite professionnellement : elle a décidé un jour d’utiliser son droit à la formation pour apprendre la langue des signes, dans un centre culturel international, sous la direction d’Emmanuelle Laborit. Un choix qui peut sembler déconcertant, alors que l’on n’est touché ni de près ni de loin par une déficience auditive. Irène était simplement depuis plusieurs années restée sous le charme du film Les enfants du silence et a décidé de franchir le pas et de découvrir par elle-même cet autre monde.

Univers parfois fermé

Car l’univers des personnes sourdes et malentendantes est réellement à part et la LSF n’en est qu’une des clés. Un univers parfois fermé, souvent méconnu, encore aujourd’hui hérissé de barrières et de méconnaissances. Mais qu’importe. Communiquer, être en relation à l’autre, c’est tout l’art et la raison d’être d’Irène.

Elle se lance donc dans près de cinq années d’apprentissage, puis de perfectionnement. Dans la suite logique, elle enseigne ensuite à son tour durant un an et demi à Blaise-Pascal à Clermont, dans le cadre d’un projet international, en relation avec l’Université Gallaudet (Université pour sourds aux USA) et la Sorbonne entre autres. Un des objectifs était de faire rentrer la LSF dans les universités afin de les rendre plus accessibles aux personnes sourdes. Car aussi choquant que cela puisse sembler aujourd’hui, la langue des signes a été interdite d’enseignement et d’utilisation en France pendant près de 100 ans ! Un congrès à Milan où seul un sourd était présent avait pris cette décision terrible : étant donné que certains sourds parvenaient à parler et à lire sur les lèvres, alors tous devaient y arriver. Les cours d’orthophonie se pratiquaient même avec les mains attachées.

À l’initiative de Laurent Fabius en 1991, elle a été réhabilitée, mais les séquelles sont encore prégnantes, une certaine partie de la communauté des sourds refuse encore catégoriquement l’appareillage et la communication avec les entendants, et du côté des entendants, bien peu connaissent la langue des signes.

Gestes des moines

Ce langage gestuel est né, dit-on de l’Abbé de l’Epée observant deux petites filles qui communiquaient entre elles par signes. Elles imitaient en fait les gestes utilisés par les moines observant v’u de silence. À l’issue d’un travail collégial, était élaborée une proto LSF, qui ne se parlait plus cachée dans les replis des larges manches des robes de bure, mais à hauteur du visage, dans toute la partie supérieure du buste. Et elle a évolué, s’est précisée, s’est dotée d’une grammaire, jusqu’à la loi d’accessibilité de 2005.

Irène a quitté le poste de vacataire, devenu fixe, à l’Université de Clermont, et enseigne désormais en proximité, sur Champétières et le bassin d’Ambert. Elle est intervenue à Saint-Pourçain-sur-Sioule chez Vuitton, pour « améliorer la communication et l’ouverture à l’autre », avec un petit groupe principalement de femmes, ouvrières et cadres. La magie de ce langage des mains, c’est « de sensibiliser à la communication même entre entendants ».

Irène rapproche aussi les générations : une grand-mère peut apprendre la LSF pour parler avec son petit-fils sourd, des parents cherchant de nouveaux moyens de communiquer avec leur enfant autiste… Et elle ouvre le monde de la communication aux bébés aussi, car de plus en plus de mamans ont recours à la LSF pour échanger avec leur enfant avec l’apprentissage du langage.

Ce qui attache Irène à son métier de sophrologue humaniste et d’enseignante de la LSF, c’est toujours « relier les gens entre eux », leur donner les moyens d’être en relation aux autres, au-delà des handicaps physiques ou non : c’est la magie des mains qui parlent.

Source : http://www.lamontagne.fr © 9 Janvier 2015 à Champétières

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