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“La Famille Bélier” : mes parents sont sourds et muets. J’en ai fait une force

LE PLUS. Annoncé comme le carton de l’hiver, “La Famille Bélier” raconte l’histoire d’une jeune fille entendante grandissant avec des parents sourds et muets. Comme l’héroïne, Élodie Chrisment et ses soeurs ont appris la langue des signes avant de parler le français. Elle nous raconte son histoire.

Je vis dans un monde de sourds. Mon père et ma mère sont sourds, mon parrain et ma marraine aussi, ainsi que tous leurs amis.

Ce n’est pas un monde de silence, bien au contraire. Ça parle, ça rit, ça crie… Comme les sourds ne s’entendent pas, ils font beaucoup de bruit.

 

Filles de sourds et muets

Mes parents ne sont pas sourds de naissance. Mon père a perdu l’ouïe à cause d’une tuberculose peu après sa naissance et ma mère doit sa surdité à une otite, lorsqu’elle était toute petite. Génétiquement, il n’y avait aucune raison pour que leurs enfants soient sourds. Et d’ailleurs, nous sommes trois filles, toutes entendantes.

Mes parents sont sourds à 100% et ils ne parlent pas. Attention, ils ont de la voix et ils émettent des sons, mais ils n’ont jamais travaillé dessus, donc ils ne peuvent pas communiquer à l’oral. Nous, on est habituées, on les comprend.

 

Je suis bilingue

Ma langue maternelle, c’est la langue des signes, puisque c’est celle que m’ont enseignée mes parents. En parallèle, ma grand-mère et ma tante m’ont appris le français. Je me souviens aussi qu’elles nous faisaient écouter des vinyles pour nous éduquer à la musique, étrangère à l’univers de mes parents.

Comme tout enfant qui apprend deux langues en même temps, c’est est un peu difficile mais la langue des signes permet aussi aux touts petits enfants de s’exprimer plus vite. “J’ai faim”, “de l’eau”, “pipi”, c’est facile à mimer. Je communiquais avant de parler.

Vers cinq ans, j’ai le souvenir de m’être un peu braquée. Je n’acceptais pas la situation, je n’y croyais pas. Je voulais que ma mère arrête de nous embêter et de faire semblant.

 

On s’est beaucoup occupé de nos parents

Aujourd’hui, elle fait un effort pour lire sur les lèvres mais mon père refuse, par fierté. De toute façon, mes sœurs et moi avons pris l’habitude de parler tout haut quand nous signons, ce qui nous rend quand même plus facile à comprendre.

C’est aussi une technique utile pour les disputes : on signe sans bouger les lèvres ou on tourne le dos. Ça marque très vite le mécontentement.

Le fait d’avoir des parents sourds nous a forcément responsabilisées plus vite que d’autres enfants. On s’est toujours occupé de nos parents, notamment pour les coups de fils à la maison. Comme aucun de nos grands-parents ne parle la langue des signes et qu’ils communiquent par des gestes basiques, les quiproquos sont nombreux et on intervient souvent.

C’est ma sœur aînée qui a essentiellement, et assez naturellement, pris ces responsabilités “d’adulte”.

 

Les problèmes à l’école

Notre scolarité a failli être un problème. Au départ, nous étions en école publique et ça s’est très mal passé, nous avons toutes les trois vécu des histoires difficiles.

L’institutrice de ma grande sœur lui disait que comme elle était une enfant d’handicapés, elle n’arriverait à rien dans la vie. De mon côté, j’étais battue par ma maîtresse qui n’arrivait pas à gérer ma condition.

Ma petite sœur, elle, ne parlait pas à l’école et tout le monde la prenait pour une sourde et muette. Comme elle parlait à la maison, on ne s’en rendait pas compte. Mais de fait, elle a totalement été mise à l’écart de la classe.

Ma grand-mère nous a vite mises dans le privé, où les enseignants ont plus fait attention à nous. L’air de rien, nous étions des petites filles auxquelles il fallait accorder un peu plus d’attention qu’aux autres…

 

J’ai trois mamans et un papa

Impossible pour mes parents de venir aux réunions parents-profs alors c’était ma grand-mère ou ma tante qui venaient. Plus tard, ma grande sœur et moi pouvions aller aux rendez-vous pour ma petite sœur.

Ça peut paraître étrange, mais pour nous, ces adaptations ont toujours été normales. Nous sommes une famille de sept : mes parents, mes deux sœurs, ma grand-mère, ma tante et moi. J’ai deux autres mamans.

Parfois c’est difficile, parce que nos parents ont tendance à se plaindre, à considérer que la vie est dure pour eux et qu’ils ne sont pas aidés. C’est énervant et ça m’a parfois fait souffrir.

Certaines situations peuvent encore me mettre hors de moi. Par exemple, mon père a passé plusieurs fois le permis bateau et il l’a enfin réussi. Sauf qu’à la préfecture, on lui a dit que comme il était sourd, il n’avait pas le droit de l’avoir. Il n’a même pas été remboursé… C’est absurde ! Les sourds sont beaucoup plus attentifs que les entendants, en voiture notamment.

 

Nous en avons fait une force

Alors oui, la vie a parfois été un peu plus compliquée, mais nous en avons fait une force. Avec mes soeurs, nous sommes différentes et je crois que nous voyons ça positivement. On est plus ouvertes, plus fortes.

Quand j’étais plus jeune, je considérais que mes parents étaient handicapés. Aujourd’hui, plus du tout.

En étant sourd, mon père a aiguisé ses autres sens, sa vue notamment. Il lit les visages mieux que personne. Grâce à lui, j’ai toujours été dans l’image plus que dans le son.

Et aujourd’hui je suis photographe, ce n’est sans doute pas un hasard.

Source : http://leplus.nouvelobs.com © 18 Décembre 2014

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