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Après le mur du silence, elle perce les écrans

Ariana Rivoire, étudiante et actrice.

La jeune femme au centre de la photo ci-dessus s’appelle Ariana Rivoire. Elle aura 20 ans en mars prochain, étudie à Chambéry (F) et tient le rôle-titre du nouveau film du Français Jean-Pierre Améris, Marie Heurtin. Le monsieur qui la couve du regard dans le miroir à gauche s’appelle Stéphane Gobert, il est interprète en langue des signes, et sans lui il nous aurait été impossible de dresser ce portrait de la jeune femme. Car Ariana Rivoire est sourde.

Elle est la première actrice sourde présélectionnée pour les César, catégorie Meilleur espoir féminin. Jean-Pierre Améris conseille à la jeune femme de ne pas trop s’emballer: rien n’est encore joué. Quoi qu’il en soit, la performance d’Ariana Rivoire est déjà saluée. Ainsi lors de la première présentation publique, devant 6000 spectateurs, sur la Piazza Grande de Locarno.

Basé sur des faits réels, Marie Heurtin relate l’histoire d’une adolescente sourde et aveugle, à l’état sauvage, emmenée dans un institut pour jeunes filles sourdes tenu par des religieuses. L’une des Sœurs se donne comme mission de sortir Marie de son isolement.

Elle ne s’était pas inscrite au casting

Cette histoire, le réalisateur la portait depuis des années et il a longtemps cherché son interprète principale. C’est à la cantine de l’Institut national de jeunes sourds de Chambéry, après un énième casting infructueux, que Jean-Pierre Améris remarque la menue et vive Ariana. Elle ne s’était pas rendue au casting parce qu’elle avait oublié de s’inscrire. Pour le réalisateur, «cela a été une évidence absolue, c’était elle que j’avais envie de filmer. La question de savoir si elle savait jouer ne s’est même pas posée. Elle avait en elle la vivacité, la force qui devaient être celles de l’héroïne.»

«Quand un éducateur a tenté de m’expliquer que j’étais choisie, je n’ai pas compris tout de suite, car sa langue des signes était imprécise… Ensuite je n’arrivais pas à y croire», se souvient Ariana. Mais pour elle aussi la rencontre, bien qu’inespérée, a été comme une évidence, qui lui donne l’occasion de militer en faveur de la défense des sourds, qu’elle refuse de voir traiter de handicapés. «Nous sommes des personnes sourdes.» Les mains de la jeune femme s’emballent, dessinent dans l’air des arabesques incompréhensibles pour le commun des mortels. Son visage s’anime, traversé par toutes les expressions qu’elle cherche à transmettre. «Il faut d’abord comprendre la culture des sourds. On n’est pas obligé d’entendre. Et puis il faut supprimer les barrières. Les interprètes en langue des signes et les nouvelles technologies comme le smartphone permettent de faire disparaître le handicap.»

«La langue des signes m’a aidée à comprendre qui j’étais, m’a donné une identité»

Ariana a grandi dans une famille entendante. «Elle n’était pas très au courant de ce que signifiait être sourd. Mes parents m’ont d’abord un peu forcée à oraliser, ils ont voulu l’accessibilité avec eux comme ça. Ensuite, j’ai abordé la langue des signes française comme une véritable langue. C’est elle qui m’a aidée à comprendre qui j’étais, m’a donné une identité.»

La future bachelière projette de devenir elle-même professeur de langue des signes. «J’aimerais aller aux Etats-Unis pour comprendre la manière de travailler là-bas et l’importer en France.» Pour l’instant, elle prépare son bac, toujours à l’institut spécialisé de Chambéry. Loin de sa famille, qui réside en Ardèche. Depuis septembre, important changement dans son parcours, Ariana Rivoire vit en appartement après deux ans passés en internat.

L’étoffe d’une grande

Jean-Pierre Améris ne tarit pas d’éloges sur sa jeune interprète. Il n’hésite pas à la comparer à des géants: «J’ai tourné avec Sandrine Bonnaire et Gérard Depardieu, des natures, des personnages hors du commun, qui ont connu des difficultés dans la vie. Eh bien! elle est comme eux, la caméra l’aime. En plus, elle est courageuse et travailleuse, nous avons beaucoup répété les scènes.» Afin de se glisser dans la peau de Marie Heurtin,Ariana a dû laisser de côté son expressivité: le visage des sourds aveugles est impassible. Par contre, elle n’a pas hésité à se dévoiler et à s’engager physiquement, comme dans les scènes de lutte mettant aux prises la sauvageonne et la bonne Sœur.

Lors d’une avant-première la semaine dernière au Cinéma Capitole de Lausanne, Ariana Rivoire a rencontré des sourds, venus lui dire leur admiration. Ils ont vite appris le signe qui la désigne: l’index et le majeur tendus vers le dos de la main opposée, et qui fait des petits bonds, comme une personne sautant sur place de joie. Joyeuse et lumineuse, c’est ainsi qu’elle perce l’écran.

Source : http://www.24heures.ch © 26 Novembre 2014

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