Semaine internationale de la surdité – Ces jeunes qui entendent avec les yeux

La vie ne leur a pas fait de cadeau. Et pourtant, ces jeunes, atteints de surdité profonde depuis la naissance, ont décidé de se battre contre vents et marées pour se frayer une place dans la société. Incursion dans le monde du silence.
«À 10 mois, j’ai remarqué que ma fille était très silencieuse. J’ai donc pris une cuillère pour taper sur une bouteille d’Eau-de-Cologne pour voir sa réaction. Hélas, il n’y en a eu aucune. Ma fille était sourde », se souvient Doris Benjamin, mère de 4 enfants, dont Angel atteinte de surdité profonde. La mère frappe à toutes les portes pour essayer de trouver une solution. Mais rien à faire.

« Je me suis posé plein de questions. Je me sentais coupable et j’essayais de savoir où j’avais failli. Cela m’a pris du temps avant de me dire que je ne pouvais rien y changer et que je devais me battre pour elle. J’ai donc appris la langue des signes pour l’encadrer au maximum », dit Doris Benjamin. Voulant à tout prix que sa fille ait une vie normale, la maman d’Angel l’inscrit dans une école normale. Malheureusement, la petite ne peut s’adapter. « Elle restait dans son coin, car elle ne pouvait pas communiquer avec les autres enfants. J’ai finalement décidé de l’envoyer à l’École des sourds. Et là, sa vie a changé », raconte Doris Benjamin.

Angel s’adapte très vite à ce nouvel environnement. Elle apprend la langue des signes, se fait des amis et trouve ses marques. Aujourd’hui âgée de 17 ans, Angel est épanouie et veut devenir styliste. Elle apprend à conduire, surfe sur la Toile et est sur Facebook. Mais sa plus grande passion est le dessin. « Comparé à mes autres enfants, Angel est plus épanouie. Elle est très sage et surtout essaie de se faire une place dans la société.  Toutefois, elle préfère être entourée de la petite communauté de l’École des sourds, où ils peuvent tous se comprendre », explique Doris Benjamin.

Society for the Welfare of the Deaf (SWD) : Une porte de secours
L’École des sourds est une porte de secours pour les parents et les enfants atteints de surdité. D’ailleurs, c’est le seul endroit à Maurice où les malentendants et les sourds profonds sont encadrés. Fondée en 1965, la Society for the Welfare of the Deaf (SWD) vise à sauvegarder les droits fondamentaux des malentendants et assurer leur intégration professionnelle dans la société à travers une éducation spécialisée et des services d’appui.

« Depuis son ouverture, l’association a mis sur pied plusieurs structures pour venir en aide à ceux atteints de la surdité avec notamment l’ouverture de l’École des Sourds, le Ear Mould Laboratory, le Hearing Aid Repairs Workshop. Il y a eu l’introduction de l’informatique à l’École des Sourds en 1998, le développement du Mauritian Sign Language et le lancement du dictionnaire Mauritian Sign Language en 2005 aussi bien que le jumelage de l’École des sourds avec l’Institut National de Jeunes Sourds à Paris », dit Noorjehan Joonas, présidente de la SWD.

L’École des sourds
L’école accueille 61 jeunes âgés entre 4 et 18 ans, avec des classes  préprimaire, primaire, secondaire et prévocationnelle. Le programme scolaire du ministère de l’Éducation y est enseigné, mais par le biais de la langue des signes. « Nous avons un retard d’une année sur les écoles normales. Les enfants prennent plus de temps à assimiler », explique Navind Chandra Gooly, le directeur.

Toutefois, le cursus scolaire s’arrête en Form IV, car les classes supérieures sont jugées trop compliquées à cause des différences structurelles des langues. « Par exemple la langue française a pour ordre canonique le système SVO, c’est-à-dire sujet-verbe-objet. Cependant, la langue des signes suit généralement l’ordre OSV (objet-sujet-verbe). Il y a aussi une absence de banque de mots pour ses jeunes », explique Navind Chandra Gooly.

Mais tout n’est pas perdu. Une fois que l’élève atteint la Form IV, il est dirigé vers le MITD pour une formation prévoc à raison de 2 fois par semaine. De plus, l’École des sourds a aussi mis en place une section prévoc avec des cours de couture, de cuisine, de coiffure et de jardinage. « Par la suite, nous essayons de les placer dans des entreprises », précise Navind Chandra Gooly.

Deaf Awareness Week
La semaine de la surdité a débuté le 22 et prend fin le 27 septembre. Plusieurs activités ont été organisées durant la semaine. Aujourd’hui, rendez-vous à Bagatelle pour des ateliers de détection de certains problèmes de surdité basiques. Au programme aussi, l’apprentissage de quelques mots simples de la langue des signes, une vente de gâteaux, et de produits confectionnés par l’école.

KFC : Quand l’employabilité des sourds n’est pas un vœu pieux
Si vous avez fait un saut au KFC d’Ébène, vous avez sans doute rencontré Kushal et Muammar. Ces deux jeunes atteints de surdité profonde sont parmi les 10 autres embauchés par KFC. Avec 500 employés dans une vingtaine de branches, la compagnie compte 10 sourds affectés dans les différents départements : préparation, nettoyage, caisse et assemblage de produits.

Parmi ces 10 employés, Muammar et Kushal, postés à Ébène depuis deux ans. Comme tout nouveau boulot, l’adaptation n’a pas été aisée. « Il fallait travailler vite, mais nous nous sommes habitués au rythme. Aujourd’hui, tout se passe bien. Au départ, c’était compliqué avec les collègues, mais maintenant, ça va », fait comprendre Kushal. C’est lors d’une visite, en 2010, dans un restaurant KFC en Inde employant des sourds que l’idée d’employer des malentendants à Maurice a germé dans la tête de quelques responsables de l’entreprise mauricienne.

« Le restaurant avait pris le nom de ‘The Silent store’. Nous avions été agréablement surpris par l’accueil et l’ambiance qui y régnait. De retour à Maurice, nous avons alors conclu un partenariat avec la SWD. Les élèves présélectionnés ont suivi une formation chez KFC. Certains de nos employés et responsables ont appris la langue des signes. Nous avons adapté nos équipements et embauché nos premiers employés sourds », explique Junaid Muslun, Managing Director. Et d’ajouter : « La langue des signes est devenue la deuxième langue des équipes d’Ébène et de Flacq ! »

L’intégration d’employés sourds dans les deux branches de KFC a toutefois requis un certain réaménagement au niveau des équipements. « Nous avons un système qui leur permet de travailler normalement. Il y a deux gyrophares pour attirer leur attention et un Menu Board sur le comptoir pour faciliter la communication avec le client », souligne Raymond Houbert, Operations Manager chez KFC KFC ne compte pas pour autant s’arrêter en si bon chemin. « Notre but est d’embaucher deux à trois sourds par restaurant KFC », conclut Junaid Muslun.

Pelina Lucile : Employée du mois au Hennessy Park
Pelina Lucile est atteinte de surdité profonde, comme sa mère, ses deux sœurs et son frère. Employée comme Linen Attendant au Hennessy Park Hotel, elle a été élue l’employée du mois d’avril. Cette battante a été jugée sur ses performances, son attitude et ses valeurs. Elle est également parmi les 5 meilleurs à briguer le titre d’Employé de l’année. « Pelina est une bosseuse. Elle est toujours concentrée sur ce qu’elle fait. Elle est l’exemple même du courage et démontre que, malgré un handicap, on peut toujours exceller dans la vie », précise Varsha Reesaul, Human Resources Manager au Hennessy Park.

Pooja et Bhinash : L’amour qui transcende la surdité
À les voir, on ne dirait pas qu’ils sont atteints de surdité profonde depuis leur naissance. Pour le couple, c’est loin d’être une fatalité. Pooja et Bhinash se préparent à bâtir leur vie à deux. Elle est âgée de 19 ans, lui de 20 ans. Cela fait 6 ans depuis qu’ils se sont rencontrés et  ne se quittent pas d’une semelle. « C’était lors d’un programme sur trois jours, organisé à l’intention des sourds. Elle m’a plu et nous sommes fiancés », explique Bhinash, qui travaille dans une entreprise spécialisée dans l’aluminium.

Pour les deux tourtereaux, leur priorité reste leur mariage. Ainsi, ils bossent dur pour pouvoir économiser de l’argent pour commencer leur vie à deux. D’ailleurs, la construction de leur maison a déjà commencé. « Nous voulons que tout soit fait avant le mariage prévu dans 4 ans », précise Pooja, une coiffeuse/esthéticienne. Au travail, les deux disent ne rencontrer aucun problème. « Je lis sur les lèvres et quand je n’arrive pas à comprendre, j’en prends note sur un morceau de papier. Mais je n’ai jamais eu de problème », fait comprendre Pooja. Idem pour Bhinash.

Liinna Muttur, orthophoniste et audiologiste : « Il faut encourager la parole »
Liinna Muttur, qui est attachée à la SWD, explique qu’il faut encourager les sourds à parler. L’orthophoniste explique que la surdité peut avoir plusieurs causes. « La surdité est héréditaire en premier lieu. Contracter la rubéole pendant la grossesse peut aussi causer la surdité. Des infections répétées à l’oreille ou encore les traumatismes sonores peuvent aussi en être les causes ».

La surdité est classée en plusieurs catégories : Mild, Moderate, Severe et Profound. Toutefois les appareils auditifs n’apportent pas de réponse à ceux qui sont atteints de la pathologie Profound. « Les appareils classiques peuvent ne pas suffire pour certains cas. Cependant, l’implant cochléaire, qui est comparable à une « oreille interne artificielle » peut apporter un plus », explique Liinna Muttur. L’intervention, qui se pratique à l’étranger, peut coûter plus d’un Rs 1 M.

Source : http://www.defimedia.info © 28 Septembre 2014

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