The Tribe vu par Véronique Poulain

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En cette rentrée littéraire, la romancière est l’auteur d’un livre qui fait du bruit. Ni document ni roman, Les mots qu’on ne me dit pas est le récit autobiographique d’une enfance particulière.

Véronique Poulain est la fille entendante d’un couple sourd-muet. Sans pathos, elle raconte les souffrances, les difficultés mais aussi les cocasseries d’une telle famille. The Tribe ne pouvait la laisser indifférente.

«J’entends parler de ce film lors du dernier Festival de Cannes.The Tribe y est décrit comme étant “le” film choc du festival. Un film brutal, trash mais surtout entièrement interprété par des sourds. En langue des signes, sans sous-titres, sans voix off, sans sons (à part ceux de la rue, du vent, des pas sur le carrelage). Une première mondiale! Je pense: Enfin! Il était temps! Que l’on fasse jouer des sourds dans leur propre rôle et non pas des entendants les imitant.

Mes parents sont sourds. Je suis ce qu’on appelle une Coda (children of deaf adults). Je préviens donc illico ma mère qui, illico elle aussi, se précipite avec tous ses amis à l’avant-première organisée à Paris. Ils en ressortent chamboulés. En vrac: film dur, cru, parfois violent, mais belles images, longs plans. On prend le temps de regarder ce qui nous est montré, même si, à l’intérieur du cadre, les acteurs parlent trop vite pour qu’on puisse tout comprendre. Ils m’exhortent à le voir dès sa sortie en salles. Nous sommes en juin.

Une cacophonie silencieuse

Fondu enchaîné. Le Figaro me demande de raconter mon sentiment de «fille de parents sourds» sur The Tribe. Une cacophonie silencieuse. Les comédiens jouent donc en langue des signes, mais en langue des signes ukrainienne, alors je n’y comprends rien, à part quelques mots par-ci, par-là comme: argent, passeport, baiser, joli… Joli? Non, il n’y a rien de joli dans ce très beau film. Les gestes sont agressifs, saccadés, rapides, trop rapides même. Je suis fascinée par la brutalité de jeu de ces acteurs sourds. On peut être choqués par la violence avec laquelle ils se parlent ; j’ai l’impression de voir de jeunes «sauvageons» totalement livrés à eux-mêmes dans une Ukraine pauvre et dévastée par la corruption. No future! Oui, ce film est punk! Il a la violence de son histoire.

Le fait qu’on n’y comprenne rien n’a aucune importance. L’image se suffit à elle-même et elle est très explicite. Des sous-titres la pollueraient. L’expérience qui nous est proposée ici est de devenir sourd pendant deux heures. Et d’entrer dans un monde plombé de silence, un monde avec l’image comme seul repère, où la communication orale n’a pas sa place. Un monde où toutes les langues sont étrangères sauf celle du corps et des signes. Un monde qui parfois peut être hostile tant on s’y sent seul.

Alors bravo et merci à Myroslav Slaboshpytskiy pour ce film différent, engagé, un peu dérangeant, presque poétique dans son hyper-réalisme et qui ne laissera personne insensible. Et certainement pas moi.

Source : http://www.lefigaro.fr © 30 Septembre 2014

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