La main des sourds

« The Tribe » : Castagne chez les sourds-muets

L’Ukraine, les événements récents nous l’ont rappelé, n’est pas un pays de tout repos. Ce premier film à tous égards hors norme, présenté à Cannes dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs qui lui a donné son Grand prix, nous le rappelle avec force. Son réalisateur, Muroslav Slaboshpytskiy, qui y a grandi, dit s’y être inspiré de ses propres souvenirs d’école. Ex-reporter spécialisé dans les faits divers, il y filme la violence d’un groupe de jeunes avec une telle force qu’il frôle, parfois, la complaisance dans l’insoutenable. Au point que l’on serait tenté de passer cette histoire sous silence si elle ne se présentait pas, par ailleurs, comme un extraordinaire tour de force cinématographique : « The Tribe » a été tout entier tourné en langues des signes.
Ses interprètes, tous non professionnels, tous mal-entendants, incarnent des pensionnaires adolescents d’un internat pour sourds-muets. Pendant deux heures et douze minutes, on les voit vivre, ou plutôt survivre, dans un établissement totalement délabré où ils semblent presque livrés à eux-mêmes, sans jamais entendre d’autres sons que le bruit de leurs pas, de leurs bagarres, de leurs chutes, parfois mortelles, ou du moteur de la voiture qu’ils utilisent pour leurs trafics crapuleux. Car ils sont, du moins le petit groupe de tête, de véritables délinquants. Un chef s’impose, impitoyable, qui n’a pas son pareil pour humilier ses semblables, organiser de juteux rackets, sous la menace, « punir » (jusqu’au meurtre, toujours ensuite habilement camouflé) ceux qui lui résisteraient, et jouer les souteneurs en emmenant chaque soir deux filles de son âge vendre leurs charmes aux chauffeurs routiers stationnés pas loin de l’internat. Les filles, elles, sont d’accord : elles veulent économiser pour partir… en Italie, destination de rêve, semble-t-il pour toute une frange d’Ukrainiens que l’on voit faire la queue devant le consulat. Les garçons, tout autour, se taisent, ou flattent le caïd. Et le nouvel arrivant auquel la caméra s’attache, d’abord d’autant plus horrifié qu’il est soumis à un bizutage d’une extrême brutalité, ne met pas longtemps à lui faire allégeance. Jusqu’à ce que l’amour, éclos sans que l’on s’y attende comme une fleur bleue incongrue sur un vilain tas de fumier, ne le pousse à prendre sa revanche dans une séquence finale insoutenable, qui laisse au bord de la nausée.

Pas gai ? Pas vraiment. Atroce, même, baignant dans une cruauté froide que l’esquisse de l’histoire d’amour évidemment malheureuse ne parvient jamais à atténuer. On ne nous épargne même pas la scène quasi documentaire, et interminable, d’un avortement clandestin pratiqué dans une arrière cuisine par une « faiseuse d’ange » impassible sur une sourde-muette qui ne peut même pas crier… Utile ? Peut-être, si l’on peut voir ici (le film a été entamé avant la « révolution » de Maïdan) une métaphore de l’actuelle situation d’un pays au pouvoir gangrené, où l’argent est roi et la morale moribonde. Mais en tout état de cause, époustouflant, quand on se rend compte que le montage, l’image, et, surtout, l’interprétation de ces jeunes amateurs suffisent, sans un seul dialogue, sans voix off, sans même, comme au temps du muet, un « carton », à nous ligoter, effarés, devant cette aventure effarante dont on ne perd, dans un silence assourdissant, pas une nuance…

MON AVIS

Grand prix de la semaine de la Critique au dernier festival de Cannes, ce film interprété exclusivement en langage des signes par de jeunes sourds-muets ukrainiens dépasse en violence tout ce que l’on a pu voir récemment. Sa vision de l’humanité fait froid dans le dos, et nous laisse au bord de la nausée. Mais sa réalisation constitue un véritable exploit, et une incontestable réussite, sur le plan strictement cinématographique. Pour cinéphiles masochistes, dès lors…

Source : http://blogs.lesechos.fr © 1 Octobre 2014

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