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L’histoire. Cette fille de sourds a la langue bien pendue

Éternelle ado révoltée par le handicap de ses parents, Véronique Poulain livre le récit drôle et cru de son enfance. Les rires, les bruits. Et le silence, insupportable.

« Ce sont les autres qui pensent qu’avoir des parents sourds c’est dramatique. »

« Chez moi à Noël, on s’est offert des Tocola (chocolat) et un Ifonfrate (iPhone 4). » Le geste bavard et « la langue bien pendue ». Véronique Poulain est comme son livre (1), drôle et cruelle. Touchante, aussi. « N’importe quoi, je ne suis pas touchante, proteste l’intéressée. Je raconte juste ma vie, une vie de fille de sourds. »

« Je parlais, je parlais… »

Petite, Véronique Poulain brassait beaucoup d’air. « Je causais tout le temps, à voix haute, à mon miroir, à mes poupées, à moi-même. » Mais pas à ses parents, sourds tous les deux. Parents taiseux d’une enfant en mal de mots. « On ne s’exprimait qu’en langue des signes. Et quand je n’en pouvais plus de ce silence, je filais chez mes grands-parents maternels, au 3e étage. Là, je parlais, je parlais… À un an, j’étais déjà bavarde ! »

Elle lisait, aussi. Toute la Comtesse de Ségur, dès 4 ans, puis Zola, Dostoïevski… « Je dévore les mots qu’on ne me dit pas, écrit-elle. C’était une façon de m’évader, de sortir de cette bulle de silence qui m’étouffait. » Et qu’elle taisait même à ses amis : « Pour éviter les questions des copains, j’ai vite compris qu’il valait mieux cacher le handicap de mes parents. »

Les bruits de la honte

La honte ? « J’en parle dans mon livre et je le regrette déjà. » Véronique Poulain s’agace. Moue boudeuse d’une gamine prise la main dans le flot de confidences. « En réalité, c’était de la gêne, pas de la honte. Comment ne pas être gênée dans un bus bondé quand tout le monde entend les pets de votre mère qui n’imagine pas le bruit qu’elle fait ? » Ou quand les gémissements permanents de l’oncle Guy, sourd également, déclenchent l’hilarité sur son passage.

« On n’imagine pas à quel point les sourds sont bruyants, écrit Véronique Poulain. Je déteste les sons de leur intimité sexuelle ou buccale. » Ado, c’est donc avec des bouchons dans les oreilles qu’elle passe à table, pour échapper aux déglutitions de son père.

On rit aussi…

Pire que leurs bruits, il y a leurs paroles. Du moins leurs tentatives. « La voix est gutturale ou criarde, très aiguë ou très grave, assène l’auteure. Une voix ridicule. »

Ridicule ? Ses agacements d’éternelle ado le sont aussi, elle en convient en riant. Car à 49 ans, Véronique Poulain joue encore… avec la lumière. Allumée, éteinte, allumée, éteinte. Comme les mômes. « C’est la meilleure façon de faire se retourner mes parents quand je veux qu’ils me regardent. J’ai toujours la flemme de me déplacer… »

Aussi efficace que le gyrophare relié à la sonnette de la porte d’entrée de l’appartement familial.« Sauf que la même ampoule s’allume aussi pour l’interphone et le téléphone. » Provoquant immanquablement la panique de ses parents, qui ne savent plus où donner de la tête…

Car on rit aussi beaucoup dans cette famille. Fille unique, Véronique a longtemps bénéficié de la complicité de ses trois cousins – les enfants de Guy, l’oncle sourd – pour fomenter ses mauvais coups. Jamais bien méchants. Débrancher l’aspirateur en laissant les parents traquer en vain la poussière ; pousser l’autoradio à fond dans la voiture de tonton, qui se fera arrêter pour tapage ; ou inverser les panneaux « slow » et « tango » qui indiquent comment danser au bal des sourds…

« Évidemment que les sourds ont de l’humour ! Mais les subtilités de notre langue leur échappent. » Comme les jeux de mots ou les sous-entendus. « Ils n’entendent pas, alors comment voulez-vous qu’ils sous-entendent ! s’attriste l’auteure. La plupart des sourds éprouvent les pires difficultés à lire un livre ou un journal. »

La crudité des signes

« Beaucoup d’informations leur échappent. Ce qui explique sans doute que mes parents aient été aussi démunis pour m’élever. Ils n’avaient pas les clefs », constate Véronique Poulain.

Comme ce jour où sa mère lui a annoncé, affolée, l’existence d’un nouveau virus, le sida. « Moi, ça faisait deux ans que j’étais au courant. »

Avec sa mère, pourtant, elle a toujours parlé ouvertement de sexualité : « La langue des signes est d’une crudité absolue. Évidemment, ça peut surprendre les non-itiniés… Pour parler de sexe, par exemple, on mime la scène, tout simplement. »

Piteuse, elle avoue pourtant qu’elle n’a jamais su dire « je t’aime » à son père. Puis se reprend d’un air bravache en se lançant dans une grande démonstration de traductions coquines. Là, au beau milieu d’une terrasse parisienne.

« La langue des signes a fait de moi une gamine totalement désinhibée. » Incontrôlable, aussi. « Ah oui, c’est bien ça : incontrôlable, c’est tout moi ! » Il fallait s’en douter : Véronique Poulain a toujours le dernier mot.

(1) Les mots qu’on ne me dit pas, aux éditions Stock, 144 pages, 16,50 €.

Source : http://www.ouest-france.fr © 24 Août 2014

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