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Hauts de Seine Habitat

«Je préférais qu’on me croie idiote et pas sourde»

Un accord pour aider les handicapés est entré en vigueur lundi en Suisse. Rencontre avec Eva Hammar, sourde de naissance, qui s’est battue pour le faire accepter.

Pour Eva, «chaque sourd peut avoir une vie passionnante, juste avec quelques adaptations».

«Mes parents ont eu des doutes très tôt et ma surdité a été confirmée lorsque j’avais 3 ans». Née à Genève, d’un père suédois et d’une mère hollandaise, Eva Hammar parle de son handicap sans complexe. «Il fait partie de moi, de mon identité. Je vis très bien avec, mais ça m’a pris du temps.» École privée suédoise à Meyrin, école publique en intégration, cycle d’orientation et collège: la femme aux yeux bleus pétillants, aujourd’hui âgée de 42 ans, suit un parcours scolaire quasi ordinaire.

Elle apprend tour à tour le suédois, le français, l’allemand et l’anglais, ainsi qu’à lire sur les lèvres. «Le plus difficile était l’isolement qui résultait de ma différence, surtout au cycle. Je faisais souvent semblant d’entendre et d’être étourdie». Elle boit une gorgée de son thé au jasmin. «Je préférais que mes professeurs et mes camarades pensent que j’étais idiote, plutôt qu’ils sachent que j’étais sourde.» En revanche, un moteur inné a boosté Eva tout au long de son parcours: «Je devais montrer que je pouvais faire aussi bien que les autres.»[note note_color=”#deded9″ radius=”8″]La Confédération était l’un des rares pays occidentaux à ne pas avoir adopté la Convention de l’ONU. En raison d’un système politique «plus lent qu’ailleurs», selon Egalité Handicap. Le traité va surtout contribuer à changer le regard du grand public: «Les personnes handicapées ont juste des besoins spécifiques, que la société doit prendre en compte», martèle Eva Hammar. Elle espère par exemple une utilisation plus intensive du sous-titrage et des interprètes en langue des signes à la télévision, au théâtre et pour la formation.[/note]

Etudes en solitaire

A 21 ans, cette battante commence l’Université en biochimie «Le corps humain me passionnait. J’étais aussi consciente du fait que travailler dans un laboratoire nécessitait moins de communication, et que je serai moins pénalisée.» Ses études lui demandent beaucoup d’autonomie. Les cours en auditorium étant presque impossibles à suivre pour elle, elle étudie principalement seule, à l’aide de documents et de notes photocopiées de ses camarades.

A 23 ans, elle part trois semaines à Paris, suivre enfin des cours intensifs de langue des signes. Pour la première fois, elle rencontre d’autres personnes atteintes de surdité. Cette période lui permet de prendre confiance en elle, de s’accepter. Elle rencontre le père de ses enfants, lui aussi malentendant, à l’âge de 25 ans. Elle l’épousera en 2001. «Il est encore plus sourd que moi, rigole la femme au regard vif. Nos enfants, en revanche, entendent très bien.»

Des chances inégales face à la formation

La musique ambiante du bistrot force à tendre l’oreille. Elle, ça ne la dérange pas. Elle poursuit: «Après un Master effectué en 6 ans, plus 5 ans de recherches supplémentaires, j’ai obtenu mon doctorat.» Un sésame que très peu de personnes sourdes parviennent à obtenir. «Malheureusement, encore trop peu de malentendants effectuent des études supérieures ou exercent des métiers correspondant à leurs compétences réelles», regrette la quadragénaire. La faute aux préjugés, et au manque de moyens qui pourraient leur permettre de surmonter leur handicap, selon elle. En dehors du travail, la Genevoise se détend en faisant du sport –«J’adore le yoga et le ski» – et en allant au cinéma et au théâtre: « J’ai eu une révélation depuis qu’ils sous-titrent les pièces régulièrement.»

Son lobbying a fait plier la Suisse

Aujourd’hui, cela fait un an que cette mère de deux enfants, âgés de 8 et 12 ans, est coordinatrice pour la médecine génétique aux HUG. Avant cela, elle a travaillé pour la fédération des sourds, durant cinq ans. C’est à cette période qu’elle s’est engagée, en tant que membre du Conseil Egalité Handicap, pour rattacher la Suisse à la Convention de l’ONU pour les droits des personnes handicapées. «Cet accord existe depuis huit ans, explique Eva. Tous les pays d’Europe l’ont ratifiée, sauf la Suisse et l’Ukraine. L’an passé, Egalité Handicap m’a demandé de faire partie des lobbyistes pour discuter avec les parlementaires. J’ai donc accompagné Caroline Hess-Klein, directrice du Centre, et je suis allée voir les politiciens à Berne pour les convaincre.»

Les rencontres avec les Conseillers nationaux Isabelle Moret (VD) et Christian Lohr (TG), lui-même en chaise roulante, l’ont particulièrement marquée. Et l’opération a fonctionné: la ratification a eu lieu le 15 avril au siège de l’ONU à New York. La Convention est entrée en vigueur lundi. «J’espère sincèrement qu’elle va changer le regard du grand public sur le handicap et mettre tout le monde sur un pied d’égalité. Ce n’est pas un déficit, juste une différence. Chaque sourd peut avoir une vie passionnante, rien qu’avec quelques adaptations.»

Source : http://www.20min.ch © 6 Mai 2014 à Suisse

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