Incommunicado

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Cela peut prendre jusqu’à deux semaines pour obtenir les services d’un interprète auprès du Service régional d’interprétariat de l’Est du Québec.

(Québec) Gervais Gagnon est né sourd dans une famille qui ne l’était pas. Il n’a jamais entendu la voix de sa mère, ni celle de son père, n’a jamais «parlé» avec eux, même pas avec des signes. Ses parents n’ont jamais appris les signes.

Gervais est né à Alma au Lac-Saint-Jean. À huit ans, il a été envoyé dans un pensionnat à Charlesbourg, à l’institut pour les sourds. «J’y suis resté 15 ans, jusqu’à 23 ans.» C’est le temps que ça lui a pris pour passer à travers le parcours scolaire, «avec des profs, des frères, qui n’étaient pas très bons».

Quand je cite Gervais, je cite l’interprète qui traduit les signes que fait Gervais devant moi. Elle fait du mieux qu’elle peut, mais elle bute parfois sur un signe, sur une phrase. Elle doit lui dire, toujours avec des signes : «L’interprète ne comprend pas.» Gervais rephrase, ils finissent par se comprendre.

Comme cette fois où elle me racontait que Gervais avait rencontré François Charon il y a quelques années. J’ai tiqué. François Charon est mort en 1719. Gervais parlait d’une rencontre au Centre François-Charon, l’interprète ne connaissait pas l’endroit. Gervais a dû reprendre du début.

C’est long.

J’ai passé une heure avec Gervais, lui, ça fait toute sa vie qu’il bute pour se faire comprendre. Prenez cet exemple, à son travail – il est soudeur -, il a un contentieux avec le contremaître. Il doit demander un interprète pour traduire. «Il y a parfois un délai d’une semaine.» Une semaine pour dire : «Eh, boss, on va s’asseoir pour parler de ce qui marche pas.» Une semaine à ruminer.

Un vrai dialogue de sourds.

Gervais sait à peine écrire, ne lit pas sur les lèvres. Sa femme y arrive, mais elle n’est pas toujours à côté. Pas évident de déchiffrer des sons qu’on n’a jamais entendus. J’ai fait l’exercice avec trois mots. Mou. Bout. Pou. Hors contexte, ils sont identiques. Imaginez une phrase, une conversation.

Imaginez tout, tant qu’à y être. Imaginez l’épicerie. Imaginez chacune des fois, dans une journée, où vous adressez la parole à quelqu’un. Chaque fois que vous appelez pour réserver une table au restaurant, chaque fois que le câble lâche et que vous devez appeler chez Bell pour arranger ça.

Imaginez une vie comme ça.

Gervais a quand même réussi à faire son cours de soudure, de peine et de misère. «L’interprète que j’avais était tellement mauvais, c’était comme l’imposteur qui gesticulait à côté d’Obama pendant l’hommage à Mandela. Ce qu’il me disait n’avait aucun sens, et j’avais l’impression qu’il ne traduisait pas bien ce que je voulais dire au professeur. Quand je ne comprenais pas, il me donnait des claques.»

Il a quand même réussi à décrocher son diplôme, s’est trouvé du boulot dans une compagnie sur la Rive-Sud. Il y travaille depuis 23 ans. Il n’a pas d’amis au travail, mange tout seul dans son coin, des fois dans sa voiture.

Rendu à 57 ans, Gervais est tanné d’être toujours exclu. «Quand je sors de chez moi, que le voisin d’en face est là, je vais le voir, on arrive à communiquer. Pis là, l’autre voisin arrive, les deux se mettent à parler ensemble. C’est la même chose avec la famille, dans les partys de Noël. Les gens m’oublient.»

C’est comme si vous habitiez en Chine et que votre cerveau n’arrivait pas à apprendre le chinois. Vous trouveriez le temps long. Et ça se peut que vous trouviez que les Chinois ne sont pas très sympathiques. Dans le monde de Gervais, les Chinois, ce sont nous, les entendants. Gervais ne nous entend pas, nous ne le comprenons pas.

Nuance.

Présentement, si quelqu’un veut parler à Gervais, il appelle le Service régional d’interprétariat de l’Est du Québec, SRIEQ de son petit nom, et prend rendez-vous. Si Gervais a besoin d’un interprète, il doit soit essayer de faire la requête par écrit, soit demander à un de ses deux fils ou à sa femme de le faire pour lui. Ça peut prendre jusqu’à deux semaines selon les disponibilités. Le SRIEQ refile la facture à un organisme public, au tarif de 60 $ l’heure, minimum une heure, plus 60 $ l’heure pour le transport.

Il y a une solution. Imparfaite, mais une solution quand même. Avec une webcam, Gervais pourrait avoir accès à un interprète plus facilement. «Mais une connexion mobile pour une webcam, qui me suivrait partout, ça coûte cher.» Il aimerait pouvoir s’en servir dans son auto, partout. Il pourrait réserver un interprète en langue des signes, lui donner rendez-vous sur Skype, où on voit celui qu’on appelle. Si Gervais habitait dans l’Ouest canadien ou aux États-Unis, il pourrait appeler un centre de relais vidéo pour avoir une traduction simultanée en langage des signes.

Le Québec est à des années-lumière de ça. «On sait que l’avenir est là, mais on est en réflexion sur la façon d’y arriver. On attend une politique claire pour ce qui est de la confidentialité des informations qui sont transmises, par rapport aux dossiers médicaux entre autres», m’a expliqué jeudi la directrice du SRIEQ, Denise Thibault. La dame m’a dit «que le Québec veut implanter ça», mais, du même souffle, m’a parlé des «installations coûteuses» qu’il faudrait financer. L’enfer de Gervais est pavé de bonnes intentions.

Si on offrait l’option vidéo, on sauverait au moins le transport, on n’aurait peut-être pas besoin de facturer une heure minimum. On pourrait surtout permettre à Gervais et aux quelques milliers de Québécois qui «signent» de se faire comprendre et d’être compris.

Source : http://www.lapresse.ca © 11 Avril 2014 à Canada

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