A la une

Les jeunes sourds galèrent pour se former

Diane Uehlinger part aux Etats-Unis, entamer les études qu’elle n’a pas pu suivre en Suisse, en raison du refus de l’AI.

Formation – Pour un jeune malentendant qui rêve d’un cursus universitaire, le parcours est semé d’embûches. L’assurance-invalidité freine l’accès aux études supérieures. Ce que justifie Marco Lepori de l’office AI.

Révoltée. C’est le mot qui qualifie le mieux l’état d’esprit de Diane Uehlinger, rencontrée à Fribourg avec un interprète. A 22 ans, cette belle jeune femme part à Washington, où elle suivra les cours de l’Université Gallaudet, la seule haute école qui accueille de jeunes adultes sourds ou malentendants. Et l’unique endroit où elle pourra accomplir son rêve, suivre des études universitaires, financées par sa famille. En Suisse, l’AI n’entre plus en matière depuis qu’elle a obtenu un CFC.

Née prématurément, la petite Diane a perdu l’ouïe lors d’un traitement qui devait contribuer à développer ses poumons. La famille vivait alors à Los Angeles, et la petite fille a pu fréquenter une école spécialisée. De retour à Fribourg, elle est scolarisée à l’Institut Saint-Joseph, puis au cycle de Jolimont. Ses professeurs la dissuadent de suivre des cours d’allemand, qu’ils pensent trop difficiles pour elle. Certains enseignants sont aussi réfractaires à l’utilisation de la langue des signes, se rappelle la jeune femme.

«Il y a vingt ans, en Suisse, sourd voulait encore dire bête», se souvient la maman de Diane. Au contraire des Etats-Unis, où les parents entendaient de la part des enseignants: «Diane est sourde mais son intelligence est normale.» L’école qu’elle fréquentait avait d’ailleurs fait sienne la devise de l’actrice Marlee Matlin: «Quand on est sourd, on peut tout faire, sauf entendre.»

A Fribourg, obtenir un interprète pour suivre les cours au cycle d’orientation n’a pas été sans mal, mais la jeune fille, studieuse, progresse en prégymnasiale. Jusqu’au moment où elle qui rêvait de passer son bac se voit fermer les portes du collège «parce que je n’avais pas appris l’allemand!»

Arrête de rêver

Au sortir de l’école obligatoire, Diane part aux Etats-Unis. Elle visite son ancienne école à Los Angeles, et l’envie d’étudier aux Etats-Unis la gagne. A son retour, après un stage, elle est engagée chez Chocolat Villars en tant qu’apprentie de commerce. Un choix par défaut pour la jeune fille, qu’elle finit par abandonner au bout de huit mois. Mais l’idée de commencer des études est toujours bien ancrée dans sa tête. Elle veut s’inscrire à l’Ecole de culture générale de Fribourg, mais l’AI dit non, en raison des coûts de l’interprète.

«Ma conseillère m’a dit d’arrêter de rêver», exprime la jeune femme. Après des stages positifs, elle obtiendra finalement de l’AI la possibilité de faire un apprentissage d’assistante socio-éducative dans une crèche du Grand Fribourg, en accord avec son désir de pratiquer un métier de contact. Mais une nouvelle déception l’attend: l’AI lui barre la route de la filière «maturité professionnelle». «Elle a refusé parce que cela supposait trois semaines de cours intensifs supplémentaires sur les 3 ans», regrette Diane.

«L’AI ne participe qu’à une formation initiale, elle voudrait nous cantonner dans des métiers manuels», déplore la jeune femme, qui relève au passage que les décisions de refus ne sont jamais communiquées par écrit. Elle renonce à faire recours contre les décisions de l’AI. «Un recours au niveau juridique me paraissait très compliqué. J’étais fatiguée de me battre

Discriminée

Mettant son désir d’apprendre en veilleuse, la jeune diplômée entreprend de chercher du travail dans une crèche. «Les petits enfants ne savent pas ce qu’est la surdité. Je leur apporte un peu de la langue des signes, cela fonctionne bien avec eux». Elle passe des entretiens, mais au final, c’est toujours quelqu’un d’autre qui obtient le poste, explique-t-elle avec une pointe d’amertume. Si la société a fait un pas vers les malentendants – on ne traite plus personne de sourd-muet par exemple – la jeune fille s’est sentie plusieurs fois discriminée lors de sa formation. Sa supérieure téléphonait à son père plutôt que d’entamer le dialogue par SMS ou par courriel.

«Au niveau social, la surdité n’est pas encore reconnue, on me considère comme une handicapée.» Alors que la jeune femme est totalement autonome, qu’elle vit en appartement et conduit sa voiture. «La société détruit ma vie, constate-t-elle, amère. Je ne veux pas d’une rente, mais juste que ma formation soit favorisée.»

L’ignorance est un obstacle

«Les mesures ne sont pas égales pour tous les sourds», constate Christian Gremaud, collaborateur scientifique au Service de l’enfance et de la jeunesse (SEJ), à Fribourg. «J’ai eu la chance. Ma conseillère m’a soutenu dans mes études en pédagogie curative, économie politique et sciences de l’éducation.» L’AI a financé les interprètes au collège et à l’université.

Egalement sourde, Marie Castella a suivi l’Ecole de culture générale à Fribourg. Puis elle n’a pas trouvé une place d’apprentissage de laborantine. L’AI lui a proposé un stage à l’ORIF (Centre de formation prof. spécialisée), à Pomy, qui n’a pas été concluant. Finalement, avec l’aide de ses parents, elle a étudié à Paris. Aujourd’hui, elle exerce comme présentatrice, formatrice et traductrice en langue des signes. Elle déplore une certaine «incompréhension de l’AI vis-à-vis du monde des sourds et de la surdité» et espère, à bientôt 29 ans, pouvoir un jour faire un apprentissage d’assistante socio-éducative et travailler à l’accueil des patients sourds dans un hôpital.

Dans son numéro de décembre 2013-janvier 2014, le journal «Fais-moi signe», de la Fédération suisse des sourds, publie un dossier sur l’intégration des sourds sur le marché de l’emploi. Il cite la seule statistique existante, de 2006, portant sur les jeunes malentendants de 20-35 ans, qui ont un taux de chômage deux fois plus élevé que leurs contemporains. Le chômage, Christian Gremaud l’a connu après ses études. L’AI l’a finalement placé en stage pour un an, mais un en décalage avec ses attentes, souligne-t-il a posteriori.

Le principal obstacle que rencontrent les sourds face au marché du travail serait «l’ignorance», selon le dossier de «Fais-moi signe». Des employeurs, qui ne savent pas de quelle manière communiquer avec des sourds, auraient donc tendance à mettre les candidatures de personnes sourdes de côté. Une dizaine de grands employeurs ont été sondés à propos de leur politique d’engagement de personnes malentendantes. Les CFF, La Poste, Coop, Migros, Manor, Ikea et UBS et d’autres disent avoir à cœur d’adopter un comportement socialement responsable. La plupart ne tiennent pas un décompte du nombre de personnes sourdes ou malentendantes employées. Mis à part La Poste, qui annonce 2,3% de personnes handicapées au sein de l’effectif de son personnel soumis à la CCT et Coop, qui vise un «objectif stratégique d’au moins 1%».

«On ne peut pas garantir la présence d’un interprète 20 heures par semaine»

Marco Lepori, adjoint à la direction de l’office AI du canton de Fribourg, explique le principe de l’assurance invalidité: financer une formation pour autant qu’une personne puisse gagner sa vie avec le métier qu’elle apprend.

– Pourquoi est-ce que l’AI cantonne les personnes malentendantes dans des formations pratiques?

Marco Lepori: L’AI ne définit pas un type de formation par rapport à un handicap. Cela dépend des capacités de la personne, de ses possibilités de s’intégrer dans la filière de formation et surtout ensuite de s’intégrer dans la profession apprise.

– Les capacités intellectuelles de la personne qui témoigne dans cet article n’étaient pas mises en cause…

Le cadre légal de l’AI permet de financer l’intervention de tiers, comme des interprètes. Pendant une formation, l’AI paie ces frais selon une convention tarifaire avec un organisme qui évalue le nombre d’heures nécessaires. Nous décidons sur cette base. On ne peut pas garantir la présence d’un interprète 20 heures par semaine.

– Ce montant n’est pas limité dans la durée. Il peut donc être accordé pour des études universitaires?

Il y a un deuxième aspect. Il faut que le projet soit réaliste par rapport aux chances d’intégration professionnelle. Si une personne s’engage pendant huit ans dans un parcours universitaire et qu’elle se retrouve dans une profession qu’elle ne pourra pas mettre en valeur sur le marché de l’emploi, autant se diriger vers un niveau plus approprié, type CFC, qui lui permettra de trouver sa place dans le monde du travail.

Nous sommes obligés de dire à la personne: «Vous avez des capacités intellectuelles. Mais qu’est-ce que vous allez faire après avec cette formation?» Il sera difficile à un malentendant d’enseigner ou de devenir médecin avec le niveau d’intégration que la société met à disposition, même s’il a un QI de 150! Les personnes malentendantes souhaitent que la société fasse un pas pour les intégrer, mais on est encore loin du compte.

– Il semble d’autre part qu’il y ait des points de vue différents selon les conseillers de l’AI.

C’est une question d’appréciation. Les conseillers suivent une ligne donnée pour négocier un projet de formation avec le demandeur en ayant toujours en ligne de mire l’objectif de l’intégration. Après, il y a toujours une petite marge d’appréciation personnelle.

– L’AI est-elle plus restrictive envers lesfilles qu’envers les garçons?

Ce n’est pas du tout dans notre politique de favoriser les hommes plutôt que les femmes.

– Pourquoi les décisions de refus de prestations ne sont-elles pas motivées par écrit?

Les décisions d’octroi d’une prestation sont communiquées par écrit. Lorsqu’un entretien avec un conseiller débouche sur un refus, la personne peut demander que la décision négative soit confirmée par écrit. Une objection peut être déposée à l’office AI. La nouvelle décision de l’office peut être contestée au Tribunal administratif. Et si la personne amène de nouveaux éléments, une décision peut être revue. Il y a très peu de refus de mesures professionnelles, quelques-uns par an.

Source : http://www.laliberte.ch © 8 Janvier 2014 à Suisse

Afficher plus

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Bouton retour en haut de la page
ajax-loader
Fermer

Adblock détecté

Cher lecteur, Vous voyez cette page car votre bloqueur de publicité est activé. Veuillez le désactivez puis cliquer sur "Accéder à Sourds.net" Pour vous remercier.