Paroles de sourds : un silence qui en dit long

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Poitiers compte parmi ses habitants une large communauté sourde. Rencontre avec trois ambassadeurs d’une culture à part entière.

Damien, Estelle et Nathalie lèvent les mains, plient les doigts, froncent les sourcils. Tous membres actifs de l’association des Sourds de Poitiers (ASP), ils communiquent sans problème, se comprennent et rigolent ensemble. C’est simple pour eux. Un peu moins pour moi…

« Là, entourée de sourds, c’est vous qui êtes considérée comme handicapée car vous ne pouvez pas communiquer avec nous ». C’est vrai. Et pour décrypter ce silence, je m’appuie sur une béquille indispensable : l’interprète. Quand l’un de mes interlocuteurs me parle avec les mains, cette jeune femme « neutre » met des mots précis sur ces gestes. Pendant quelques secondes, je suis perdue : qui regarder quand deux personnes me parlent en même temps l’une avec les mains, l’autre avec la voix ?

« Car nous pouvons TOUT faire,
sauf téléphoner ! Et encore… »

Mais très vite la conversation devient fluide, la voix de l’interprète mettant en mouvement la danse des mains. Les bénévoles des Sourds de Poitiers, me racontent le pourquoi du comment de leur nouvelle asso créée il y a un an : « Nous souhaitons répondre aux besoins des sourds, mais aussi organiser des rencontres entre sourds et entendants », signe la présidente Estelle Arnoux. Regroupant quatre « anciennes » assos de sourds, et plus d’une centaine de membres, l’ASP promeut les pratiques culturelles ou sportives au sein de la communauté sourde.

« Car nous pouvons TOUT faire, sauf téléphoner ! Et encore… », s’exclame Damien, plein d’assurance quand il s’agit de casser les clichés. Lui-même s’oriente vers une carrière de comédien professionnel. Il danse avec des entendants tous les mardis soirs, entre deux entraînements de volley (l’équipe des sourds de Poitiers vient d’ailleurs de terminer le championnat de France à la troisième place la semaine dernière). « Il suffit de quelques astuces comme, par exemple, pour la danse, une lumière qui s’allume pour prévenir du départ d’une chorégraphie, ou encore de se concentrer sur les vibrations du plancher pour ressentir le rythme… »

En plus de développer les activités socio-culturelles pour tous, l’asso milite pour la reconnaissance du « Peuple sourd », une notion qu’ils préfèrent à celle de « communauté ». Ils le revendiquent : avec leur langue, leur histoire partagée, leurs droits à défendre, les sourds ont une culture propre. Ils ne se considèrent ni comme handicapés ni comme malades.

Nathalie, Estelle, Damien, sont souriants, ils ont leur permis de conduire, des diplômes, des enfants et/ou une vie amoureuse. Une vie normale. Rien de surprenant. Ils parlent juste une langue mystérieuse (mais astucieuse) qui demande d’être attentifs aux regards, aux expressions du corps, au moindre haussement de sourcil.

« La société est dans une démarche de réparation
vis-à-vis de nous. Elle souhaite nous réparer,
pour que nous soyons conformes à la norme… »

 

Je me prends à essayer de deviner ce qui se dit, sans l’aide de l’interprète, à lire sur leur main, comme on demanderait à un sourd de lire sur les lèvres. Pour commencer, Damien me montre le geste qui correspond à son prénom. (Car, pour éviter d’épeler le nom des personnes dont on parle, chaque individu est reconnaissable par un signe distinctif rapide.) Je me lance : « Peur des cheveux ? ». Il explose de rire, « Non, non, là, ma main symbolise un crâne, et mes doigts des gouttes de sueur. On m’appelle en fait “ crâne luisant ” parce que mon crâne brille quand je fais du sport ! », m’explique-t-il, en touchant sa tête rasée.

« Ce qui nous gêne, c’est que la société est dans une démarche de réparation vis-à-vis de nous. Elle souhaite nous réparer, pour que nous soyons conformes à la norme », témoigne Estelle. Pour éviter cet automatisme et mieux informer le public, l’association des Sourds de Poitiers, souhaiterait ouvrir une « maison des sourds » à Poitiers. Informer pour dédramatiser.

« J’ai remarqué que les entendants ont parfois peur des sourds. Moi dans la rue, quand on ne sait pas que je suis sourde, et qu’on me demande son chemin, on panique et on me fuit », témoigne Nathalie. De leur côté, certains sourds sont aussi effrayés à l’idée de s’adresser à des entendants qui ne maîtrisent pas la langue des signes. «Mais, plus on aura l’habitude de se côtoyer, plus on saura le faire », encourage Estelle. D’où l’organisation de conférences bilingues, visites guidées bilingues d’expo, théâtre bilingue… « Parce qu’une fois qu’il y a un(e) interprète, ou qu’on apprend la langue des signes, pour faire le lien entre les deux mondes, nous sommes pareils, en totale égalité. »

Source : http://www.tmvmag.fr © 2 Juillet 2013 à Poitiers

3 COMMENTS

  1. Oui c’est vrai que des fois les entendants paniquent un peu au contact des sourds
    Mais c’est pas par peur de la surdité mais peur de la différence…la société est comme cela…Mais peu a peu en occident au moins “on se civilise” Heureusement ! !

  2. Bien sûr que la surdité est un handicap! Parce que ma fille n’entend pas les voitures arriver, parce qu’on appelle les gens à voix haute dans la plupart des salles d’attente etc
    Alors elle porte un appareil et sa vie est facilitée. Elle parle bien le français et prend des cours de lsf. Pourquoi faudrait-il refuser des aides technologiques ou scientifiques? Pourquoi choisir une culture ou une autre?

  3. Myriam, si tu savais où tu mets les pieds ……..

    Sinon, besoin d’un interprete, faire du volley entre sourds (?) et à part ça, la surdité n’est pas un handicap ?

    c’est effrayant d’avoir peur des mots comme ca
    JJ

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