La main des sourds

Sourd, muet et au volant des géants de la route

Il est sourd-muet de naissance, et alors ? Ça ne l’empêchera pas de devenir un excellent routier. Paul-Louis Dufour, 27 ans, vient de passer son permis « super-lourd ». « Il est exceptionnel ! » commente-t-on dans son auto-école…

La photo souvenir de ce « permis » de rêver : Paul-Louis Dufour (à gauche), avec son formateur, Jean-Yves Beck

Paul-Louis est venu au rendez-vous avec Sirim, sourd-muet comme lui. Sirim Durmaz préside l’Association des sourds centre Alsace ; c’est lui qui a contacté la presse : il tenait absolument à ce que l’on médiatise son copain, parce qu’il est, assure-t-il, « un modèle pour nous tous : il montre qu’un handicap n’empêche pas de faire beaucoup de choses. »

« On est plus attentifs »

Sirim et Paul-Louis parlent avec des signes et des sourires, et c’est Sara qui s’efforce de nous mettre leurs sentiments en mots. On apprend ainsi, par bribes, l’exploit de Paul-Louis Dufour, 27 ans, domicilié à Mutzig, qui rend si fier son copain Sirim : le 17 juillet dernier, ce sourd profond de naissance a obtenu le permis CE. Autrement dit, le permis « super-lourd », l’autorisant à conduire les camions les plus énormes, allant jusqu’à 44 tonnes. En mars 2012, il avait réussi le permis poids lourd (C, pour les plus de 3,5 tonnes). Et il avait déjà obtenu le permis « caravane » (BE) en 2010, le permis moto en 2006 et le permis voiture en 2005… Comme autant de droits à l’évasion, autant de « permis » de rêver.

« Quand j’étais petit, je voulais devenir chauffeur, mais tout le monde me disait que cétait impossible , raconte Paul-Louis. Même mes amis sourds n’y croyaient pas… »

Pourtant, « être sourd n’est pas gênant pour conduire , assure Alexandra Rombourg, en charge des formations poids lourds au centre de formation Eugène, à Châtenois, où Paul-Louis a passé ses permis C et CE. Au niveau de la loi, ça ne pose pas de problème. »

Cette loi autorisant les sourds et malentendants à devenir conducteurs date de 1959. Et depuis 2010, l’Etat peut prendre en charge les frais liés à la traduction, lors des épreuves. Pourtant, quand on conduit, il vaut quand même mieux pouvoir entendre les dangers arriver, non ? « Ce n’est pas pire qu’un entendant qui met l’autoradio à fond ! répond Paul-Louis, par le biais de Sara. Le plus important, c’est la vue. Et les sourds ont un champ de vision plus large que les autres. En plus, on sent les vibrations… On est plus attentifs. »

La principale difficulté, en réalité, consiste à trouver une auto-école qui accepte les contraintes liées à une formation avec un non-entendant. « Mais celles-ci ne sont pas si grandes , relativise Alexandra Rombourg. Il faut un moniteur patient, c’est tout… Ce n’est pas plus compliqué qu’avec un autre, au contraire, car ces élèves sont plus motivés. Paul-Louis, lui, est très très très volontaire… C’est un acharné du travail : il avait vraiment envie de prouver… Il a mis le même temps que les autres : 70 heures pour chaque permis. Et c’était le meilleur du groupe ! Il fait tout pour qu’on ne remarque pas son handicap. C’est quelqu’un d’exceptionnel… »

« Très très très volontaire… »

Pour passer ce dernier permis, Paul-Louis avait besoin d’une traductrice pour les parties techniques et théoriques ; mais sur la route, il partait seulement avec son formateur. « Il peut lire sur les lèvres, et il avait décidé qu’il pouvait se passer d’interprète , reprend Alexandra Rombourg. C’est le premier sourd que je vois passer le permis poids lourds. Et en huit ans ici, je n’ai vu que deux personnes sourdes passer le permis voiture… »

Paul-Louis a pu bénéficier d’une aide financière du ministère de la Défense ; il travaille pour l’instant comme jardinier paysagiste dans la base militaire de Mutzig (laquelle, pour l’anecdote, est une des installations militaires française destinées à l’écoute des communications…). « Mais je n’ai plus envie de faire toujours la même chose. J’ai envie de voyager, de voir de nouveaux paysages… » Sa nouvelle compétence devrait lui valoir une nouvelle affectation. Et il annonce déjà son nouveau défi : « Je vais passer le permis bateau à la rentrée ! »

Source : http://www.lalsace.fr @ 10 Aout 2013 à Chatenois

 

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