Les sourds demandent la parole

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CONGRÈS • La Fédération suisse des sourds organisait vendredi un congrès autour du bilinguisme entre la langue des signes, longtemps interdite, et l’oralité.

«Je ne vous entends pas, je lis sur vos lèvres.» Souriante et armée d’une infinie patience, Eva Hammar Bouveret, responsable de la communication de
la Fédération suisse des sourds (FSS), explique volontiers sa situation – et celle de toute une communauté – aux «entendants».
Vendredi, plus de 250 personnes s’étaient réunies au congrès de la FSS, à Yverdon-les-Bains. Le thème: «La voie du bilinguisme. Langue des signes et langue parlée». Sociologues, pédagogues et médecins se sont succédé pour faire part de leurs observations sur l’apprentissage des langues chez les enfants sourds. Les scientifiques ont surtout évoqué les bénéfices de cette langue, qui a bien failli disparaître car interdite entre 1880 et 1980, sous prétexte qu’elle entravait l’accès à l’oral. Cette décision, qui a provoqué un profond sentiment d’ostracisme parmi les sourds, avait été prise lors du «Congrès de Milan», tristement célèbre dans le milieu. Reportage.
«Tous les enfants sourds n’apprennent-ils pas la langue des signes (LDS)?» Notre première question résume le fossé entre le monde des «entendants» et celui des sourds. Eva Hammar Bouveret: «Au contraire. Dans les années 1980, la communauté des sourds a imposé un changement, a lutté pour la LDS, mais il a fallu se battre. Et il y a toujours des réticences.» Devant notre étonnement, Eva raconte l’histoire des sourds qui, depuis trente ans, ont vécu une véritable libération. Ou qui ont subi une terrible aliénation durant un siècle, c’est selon.
La FSS lutte toujours pour la reconnaissance des sourds. Cela passe par du lobbying intensif à Berne, afin que la Suisse ratifie un traité onusien sur les droits des handicapés, qui permettrait entre autres à la LDS d’obtenir un statut officiel. Les pays européens l’ont déjà signé, mais la Suisse est à la traîne. Le Conseil national devrait se prononcer en juin.

Le congrès était traduit simultanément en français, allemand et italien, à l’oral et en langue des signes, sur un écran géant.

La surdité ne se voit pas
Lorsqu’elle parle, aucun signe ne trahit le handicap d’Eva, si ce n’est les gestes qui accompagnent ses propos; la surdité ne se voit pas. En tant qu’interlocuteur, on tâche de ne pas l’oublier et l’on fait l’effort de toujours se placer face à une source de lumière, règle capitale pour faciliter le dialogue.
Le point commun entre Eva et toutes les personnes rencontrées ce vendredi? Une volonté d’expliquer, de communiquer. Parler, d’eux, de leur histoire, ou juste bavarder. La surdité, ce mur glacial, handicape avant tout la possibilité de s’exprimer librement et de créer des liens entre les personnes.
«Maintenant, la plupart des enfants se font implanter et on mise tout sur l’oral», poursuit Eva. Elle parle des implants cochléaires, venus révolutionner le monde des sourds à la fin des années 1980. Le système consiste à poser des électrodes dans l’oreille interne. Reliées à un dispositif extérieur, elles permettent de transmettre certains sons. «Mais ces implants nécessitent une longue rééducation pour que les sourds comprennent ce qu’ils perçoivent. Beaucoup de médecins croient que les enfants implantés sont ‘réparés’. Mais on n’entend pas tout, et dès qu’on enlève la prothèse, pour dormir, à la piscine… ou qu’elle tombe en panne, on redevient sourd.»
Les implants ont été, dans un premier temps, très mal reçus par la communauté sourde. Arrivés lorsque commençait la reconnaissance de la LDS, d’aucuns y ont perçu une menace pour leur culture, craignant un monde où la surdité serait d’autant plus mise à l’écart qu’un «remède» existait. Une guerre des tranchées s’est établie entre les «oralistes» et les défenseurs de la LDS, dont on revient à petits pas. Voilà cinq ans à peine que le dialogue s’est renoué.
Dans les coulisses du congrès, il est beaucoup question d’intégration. En Romandie, la mode est à la fermeture des centres spécialisés, et au placement d’enfants sourds dans les classes régulières. Quelques exceptions demeurent, à l’école de Sécheron à Genève par exemple, où les enfants sourds sont scolarisés en groupe. L’institut St-Joseph à Villars-sur-Glâne (FR) est, lui, le dernier à offrir un internat pour sourds. En sus, on y trouve des classes spécialisées et des accompagnants pour les élèves intégrés aux cours normaux.

Gare au «tout-à-l’intégration»
Responsable du secteur de la surdité à St-Joseph, Christophe Maradan se félicite que, depuis 1995, des professeurs sourds puissent venir enseigner et servir de modèles aux enfants. Avant, du fait du Congrès de Milan, c’était impossible. Il défend aussi l’importance de son école, dont l’internat pour sourds accueille 8 élèves extra-cantonaux sur 50 élèves. «C’est le dernier lieu où ils peuvent suivre cet enseignement. Cela court-circuite le débat du ‘tout-à-l’intégration’, un peu trop bien-pensant. Pour certains enfants, une classe normale se justifie, pour d’autres beaucoup moins.»
Dans la salle de conférence, cette question est omniprésente. Faut-il totalement intégrer les enfants sourds à un monde oral, ou leur offrir la possibilité de vivre en communauté, avec leur propre langue? La réponse paraît évidente, et un large consensus émerge pour une mixité des modèles. Reste à savoir comment l’appliquer.
Les responsables de la FSS avaient un seul regret vendredi: le manque de visibilité du congrès auprès des «entendants». «On aurait dû mettre en avant le ‘café des signes’, pour mieux intéresser les gens, remarque Eva Hammar Bouveret. Le but est de remplacer les serveurs habituels d’un bar par des sourds. Tout le monde doit alors apprendre quelques mots en LDS pour pouvoir commander un Coca, par exemple. C’est ludique et ça ouvre la conversation avec les entendants.» Des cafés des sourds devraient bientôt avoir lieu sur Genève. Rendez-vous est pris. I

 

Trois questions à…

Stéphane Faustinelli Coordinateur romand de la Fédération suisse des sourds (FSS).

Le monde des sourds a énormément évolué ces dernières années. Quelle analyse tirez-vous de ces changements?
– En trente ans, nous avons travaillé au rapprochement entre tous les partenaires: médecins, domaine social et parents d’enfants sourds. Et la question de la langue des signes a progressé. La FSS a toujours lutté pour le bilinguisme, sans pour autant refuser l’oralité. C’était un combat stratégique, pour le bien des enfants.

Les politiciens se félicitent de l’intégration des enfants sourds. Réjouissant?
– On entend des statistiques et des chiffres, disant qu’ils font de bonnes notes. Mais attention à l’identité de l’enfant. Les bons résultats, c’est une chose. Cela dit, que se passe-t-il à la récréation? J’ai connu l’intégration. A 10 ans, j’étais dans une école pour sourds, puis je suis entré à l’école «normale». J’avais de très bonnes notes, mais je passais à côté du foot et des scouts. Ne pas pouvoir tenir de discussion avec ses camarades, est-ce là une «bonne intégration»?

Quel message souhaitez-vous transmettre aujourd’hui?
– Il nous faut mener une large sensibilisation. Chez les entendants, et les parents d’enfants sourds. Beaucoup ont peur, craignent d’utiliser une langue que certains qualifient d’«inférieure». Mais tout cela est faux, nous l’avons entendu de la bouche de neurologues aujourd’hui: la langue des signes nous permet de communiquer, c’est une chose très positive, qui ne fait qu’améliorer notre situation. Il faut cesser d’avoir peur.
Propos recueillis par LDT

«J’ai découvert la langue des signes à 8 ans»

Franco Vullo, sourd, enseigne la langue des signes (LDS). Une situation impossible il y a quelques années encore. En France, il a fallu attendre une loi en 2005 pour mettre un terme à l’obligation de la méthode orale pour l’éducation des sourds. Rencontré en marge du congrès de la FSS, Franco Vullo revient sur son parcours, via un interprète.
«Petit, j’étais dans un internat au Tessin où la LDS était interdite. J’ai découvert cette langue à 8 ans, lors d’un banquet de Noël. Plus tard, je suis allé en Sicile. Là-bas, ça signait partout, c’était très riche. Je pouvais enfin raconter des films que j’étais allé voir! Mais seulement en dehors de l’école, car les sœurs se fâchaient si elles nous voyaient. A 14 ans, je suis allé à Turin, où l’on signait, mais en cachette. On pensait encore que ça n’était pas bon pour nous.
»Ma chance a été l’internat, où j’étais en contact avec d’autres sourds, qui me comprenaient. Mes parents, orientés vers l’oralisme, ne faisaient aucun effort. Ils suivaient ce discours médical – qui existe encore – interdisant aux enfants sourds de parler en LDS. Or, en tant que professionnel, je vois que c’est une erreur. Il est capital de laisser les enfants s’exprimer, de leur permettre de choisir.

»La LDS est une énorme valeur ajoutée. A l’oral, on a toujours des informations résumées. Or les enfants ont droit à l’ensemble de la conversation! La LDS est ma langue naturelle, celle où je suis à l’aise, où je peux parler de mes émotions. Ce que je demande, c’est que ma langue soit respectée.» ldt

«Il nous était inconcevable de ne pas communiquer avec notre enfant

«A deux mois, Aicha a été diagnostiquée sourde profonde.» Patricia et Pierre-Alain parlent en chœur de leur fille de 5 ans. Ils ont choisi d’utiliser la langue des signes (LDS) car Patricia a gardé en mémoire l’expérience douloureuse de sa sœur, dont la surdité a été découverte à 4 ans seulement, et à qui on a imposé l’oralisme. «Il nous était inconcevable de ne pas communiquer avec notre enfant. Il faut attendre huit ans pour pouvoir lire sur les lèvres, nous ne voulions pas de cela. Nous avons parlé en LDS, et à 8 mois, Aicha faisait ses premiers signes. Nous avons décidé de faire des implants, mais en gardant la LDS. A 9 et 11 mois, elle a été opérée. Elle a perçu ses premiers sons juste avant son premier anniversaire. Elle était sur nos genoux lorsque, pour la première fois, elle a tourné la tête parce qu’elle entendait du bruit. »Il a fallu une rééducation complète, lui expliquer que, ce qu’elle percevait, c’était les oiseaux, ou l’eau qui coule… Il fallait relier les sons à ce que nous lui avions appris. Elle avait une énorme avidité de découverte. »Sa présence est, à notre avis, une source de richesse pour les autres. Scolarisée dans des établissements ‘normaux’, elle ouvre ses camarades à la différence. Lorsqu’elle avait 9 mois, à la crèche, elle utilisait un signe pour dire ‘encore’. En voyant qu’avec ce geste elle obtenait plus, les autres enfants l’ont imitée et signaient même à la maison! »A présent, sa langue est surtout l’oral. Mais depuis que son école a fait un spectacle signé, elle s’est sentie intégrée et elle signe beaucoup plus. Désormais, la LDS est notre langue du cœur, celle que l’on utilise pour mettre de l’émotion.» ldt

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