La fougue et le charisme d’Emmanuelle Laborit, artiste sourde

Emmanuelle Laborit était hier à la Comédie de l’Est pour défendre, encore et toujours, la langue des signes.

Emmanuelle Laborit a souhaité un entretien sous forme de dialogue plutôt qu’une conférence car, a-t-elle expliqué, elle n’est pas là « pour gaver un public »… Clair, même sans interprète !

C’est une bien belle aventure qui s’est achevée hier à la Comédie de l’Est. Le théâtre colmarien a ouvert, cette saison, un échange avec l’IVT, l’International visual theater de la comédienne et metteuse en scène Emmanuelle Laborit. Cela s’est traduit par un important travail de préparation pour attirer la communauté sourde de la région, un stage, une pièce (voir encadré ci-contre) et un après-midi avec Emmanuelle Laborit, hier, route d’Ingersheim.
Celle qui est entrée dans le métier et qui s’est fait connaître par son rôle dans Les enfants du silence , au théâtre, a séduit et emporté le public par son époustouflant charisme et sa fougue. La rencontre, face à une centaine de spectateurs, était animée par Guillaume Clayssen ; « Vous êtes le directeur ? » lui a lancé Roberto, président de l’association Les mains pour le dire… « Non, je suis artiste associé à la Comédie de l’Est », lui a répondu l’animateur.
Celui-ci a confié : « Les entendants ne s’imaginent pas qu’il y ait une exclusion sociale des sourds. Dans cet échange, j’ai appris qu’on ne naît pas handicapé, mais qu’on le devient par la société ». Adhésion d’Emmanuelle Laborit qui a rappelé la mission première de l’IVT : la transmission de la culture de la langue des signes. « La plupart des sourds sont dans l’oralisme ; adultes, ils se retrouvent un peu perdus, toujours entre-deux… On veut revaloriser cette langue dénigrée durant toute notre enfance ».
Un combat pour l’artiste sourde qui s’emporte notamment contre les médecins défenseurs d’implants ou appareils auditifs : « Vraiment, je les maudis ! Tout ça, c’est une histoire d’argent ! » Questionnée sur l’ancienne interdiction de la langue des signes, Emmanuelle Laborit a répondu : « J’ai beau y réfléchir, je me dis encore : pourquoi ? ! » Elle a apporté des hypothèses de réponses : la peur de la différence, la peur de perdre le contrôle sur l’autre ; la répulsion devant l’utilisation du corps pour signer (« C’est un peu animal !….»); ou la religion, « Un des évangiles commence bien par ‘’Au commencement était le verbe’’… »
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La danse des signes
La Comédie de l’Est présentait, mercredi et jeudi derniers, Héritages , une pièce mise en scène par Emmanuelle Laborit et jouée par trois comédiens sourds et deux entendants.
L’histoire traite de l’héritage d’une grande maison bâtie de main de maître par un père imprimeur, décédé comme son épouse. Pour l’occasion, Julien, l’enfant sourd, revient pour la première fois depuis ses vingt dans la demeure familiale. Il y retrouve son frère et sa sœur. Cette réunion s’ancre autour d’un espace monochrome et sombre aux allures de scène de théâtre.
En filigrane, le spectateur apprendra très vite qu’un autre héritage est ici évoqué, l’héritage de la langue des signes, qui a été interdite entre 1880 (date du congrès de Milan) et 1977. Le spectacle fait donc la part belle à un savant mélange de langage parlé et signé ne dédaignant pas les quiproquos ou la gravité. Les répliques répondent à des gestes précis et rapides, toujours riches de sens. Et malgré les enjeux de l’héritage, les souvenirs d’une enfance quelquefois douloureuse, les oppositions même, l’heure est à l’apaisement, à une certaine forme de sérénité rendue possible à travers un jeu d’acteur marqué par la distance, le détachement, un investissement théâtral qui va au-delà de l’affrontement.
Les traductions de Monique l’interprète, sont toujours justes et à propos, tandis que la gestuelle de la langue des signes est source d’étonnement avec ses fulgurances et sa magie. Chorégraphie millimétrée, la langue des signes – on pourrait dire la danse des signes- dessine sans cesse « la peau des mots », un nouvel art de la parole, plus incarné, plus léger aussi. Et si le silence des corps cédait la place aux paroles des uns et des autres, c’était pour mieux revenir dans toute l’émotion d’une joie contenue.

Source : http://www.lalsace.fr © 7 Avril 2013 à Colmar

 

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