« Little Sister » de Ségolène Neyroud

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Présenté dans la compétition « Premières œuvres », Little Sister de Ségolène Neyroud se présente comme une sorte de journal intime filmé qui dévoile quelques-unes de ses pages les plus personnelles. Chaque scène correspond à un moment de la vie de deux sœurs, dont l’une est sourde, qui se retrouvent le temps du film pour évoquer le passé et l’état actuel de leur relation. La force de Little Sister est de déployer ce questionnement sur plusieurs niveaux avec une finesse rare. Le film réussit ainsi à contrer l’évaporation à petit feu de l’histoire des deux sœurs en redonnant vie aux souvenirs et aux émotions les plus simples.

Dès les premières images, Little Sister replonge dans l’enfance par le biais des jouets, des livres et des photos, qui sont autant de « madeleines de Proust » à l’écoute du passé, tels de véritables vestiges du temps perdu qu’il est impossible de retrouver. Ces objets sont accrochés à l’arbre du jardin, un peu comme si la cinéaste voulait leur redonner vie pour qu’ils délivrent la magie d’autrefois, cette magie de l’enfance où les deux sœurs étaient heureuses, jouaient dans la neige, s’émerveillaient devant les jouets, sans que leur « différence » ne soit un obstacle à cette euphorie.

Car une fois les premières vidéos filmées du père insérées dans le récit, cette « différence » s’affirme dans sa douleur silencieuse. La petite fille émet de drôles de sons et on remarque rapidement qu’elle n’est pas « comme les autres ». Sans que rien ne soit dit, les images parlent d’elles-mêmes pour signifier la tristesse de ceux qu’on ne verra jamais à l’écran (la famille, etc.). Cette idée est remarquablement amenée sans être surlignée ni dramatisée. Elle a pour effet de créer une fissure dans la magie de l’enfance, ce qui permet à la cinéaste de bifurquer sur le thème principal de son film : la relation avec sa sœur.

La sœur de Ségolène lui dit, face caméra, avec une incroyable sincérité, que « les choses ne sont plus comme avant, nous nous sommes perdues ». Est-ce qu’un film peut réparer les dégâts collatéraux du temps qui passe ? C’est ce que croit secrètement la cinéaste. Seul le cinéma, et le documentaire plus encore que la fiction, peut venir combler les carences du langage. Les deux sœurs sont face à un obstacle qui n’est pas seulement dû à la surdité de la plus jeune. Le problème qui existe entre elles dépasse le cadre des mots et trouve sa source dans un mal-être général.

Dès lors, quand le contact est rompu et que les retrouvailles doivent passer par un nouvel apprivoisement, il reste les images. Elles donnent forme aux souvenirs et à la symbiose perdue du passé. Comme l’atteste la fin, tout cela reste confus, indécidable. Face à la perte de la vérité de l’enfance et aux chemins qui se séparent, le cinéma ouvre ici une nouvelle voie : celle de la réconciliation et du retour en grâce du passé. Little Sister est une confession aussi sensible que désabusée sur tout ce que le temps a figé dans l’immobilité. Il n’y a plus que des objets inertes et des souvenirs lointains. Mais qui sait, il est peut-être possible de vaincre le temps et d’ouvrir une nouvelle boucle. Perdue d’avance ou non, Ségolène Neyroud nous aura fait partager avec ferveur le début de cette quête.

Source : http://www.universcine.be

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