La main des sourds

Maman sourde, témoignage

Nathalie est maman et sourde. Bien sûr, ça n’a pas toujours été évident. Aujourd’hui, c’est une maman épanouie. Elle n’entend peut-être pas, mais elle a un tout autre univers, une toute autre façon d’être proche de ses enfants et de communiquer avec eux.
Mes parents n’ont pas tout de suite remarqué que j’étais sourde. Mais vers 4 ans, c’est devenu une évidence. Probablement à cause d’otites répétées ou d’un virus d’encéphalite que j’aurais contracté. Comme je parlais déjà, j’ai la chance d’être devenue “oraliste” : je parle un peu et je lis sur les lèvres bien que je sois sourde profonde – à 100%. Enfant, j’avais honte, je ne portais pas mes appareils. J’étais la seule sourde dans ma famille et je l’ai assez mal vécu. Franco-péruviens, mes parents ne savaient rien de la surdité et en Amérique Latine, il n’y avait pas grand-chose de prévu pour les malentendants. De retour en France, une ORL m’a conseillé de rencontrer des jeunes sourds. Une première pour moi ! J’avais dix-sept ans et j’ai appris le langage des signes dans la foulée. Ce fut une révolution ! J’ai eu une scolarité tout à fait normale jusqu’à ce que les cours deviennent trop “oraux” pour moi, en maîtrise.

Tout fut beaucoup plus simple pour mes propres enfants. J’ai accouché de mon premier dans le stress et l’angoisse. Une semaine auparavant j’avais passé mon diplôme d’éducatrice spécialisée et mon mari était, à cette époque, retenu en Algérie pour son visa. J’étais donc seule, les nerfs à fleur de peau. Je me posais sans cesse des questions auxquelles je n’avais jamais pris le temps de réfléchir auparavant. Et si mon bébé pleurait toute la nuit ? Et s’il s’étouffait sans que je le voie ? Saurais-je bien l’élever ?

En accouchant, j’ai complètement paniqué. J’ai eu une péridurale, mais je ne comprenais pas ce que me disait la sage-femme. Un moment particulièrement difficile. Mais finalement, Gabrielle est née en parfaite santé.

Quand Gabrielle monte le son
Mon mari entend parfaitement. Nous nous sommes rencontrés dans un centre de vacances pour sourds où nous travaillions tous les deux. Nous étions donc parfaitement informés. Malgré tout nous n’avons rien su déceler de la surdité de Gabrielle. Pas plus que l’ORL. Ma fille est devenue “malentendante” à 3 ou 4 ans. Gaby a commencé à monter le son de la télévision, de la musique… On lui demandait de baisser, mais elle remettait systématiquement plus fort. On commençait à me dire qu’elle n’entendait pas toujours bien ce qu’on lui disait. Et l’ORL ne trouvait rien. L’année suivante, lors d’une nouvelle visite, nous avons appris qu’elle avait perdu la moitié de son audition. Nous avons été tristes, mais nous avons su faire face et Gaby s’est bien adaptée… Elle a été appareillée, ce qui lui a donné un nouveau confort. Aujourd’hui, ma fille est “demi-sourde” et le vit très bien. Elle est très sociable, joyeuse et se fait facilement des amis. Entre elle et moi, bien des différences. Elle, peut parler au téléphone et entend les sons de la voix, tandis que moi je n’entends absolument rien… Je sais qu’elle est gênée quand il y a trop de bruit et qu’elle ne peut pas tout suivre. À l’école, elle n’ose pas toujours dire quand elle ne comprend pas… Aujourd’hui, Gabrielle a onze ans. J’appréhende un peu l’adolescence, car je sais que c’est un moment délicat où l’on vit mal parfois certaines choses…

Une maman comme les autres
Les premiers mois, j’ai découvert mon bébé comme toute jeune maman. Simplement, comme j’étais sourde, j’étais plus attentive à elle, plus inquiète aussi. Je la surveillais davantage. La nuit, j’utilisais un flash qui m’avertissait si ma fille se réveillait, et on avait mis son landau juste près de moi. Souvent je me réveillais juste avant qu’elle ne pleure. Pour mon second, Yeni, tout me sembla plus facile. Son père était à mes côtés, mais je gardais quand même le flash pour les nuits. Une maman handicapée est comme les autres : on a chaque jour de grands bonheurs, des moments de tendresse, sans oublier les petits tracas et soucis qu’il faut pouvoir gérer ! Mais là, ce ne sont pas forcément les mêmes !
Les enfants ont toujours été très éveillés, bavards et curieux. Chez mes parents, on parle espagnol ; avec la famille de mon mari et ses amis, l’arabe ou le kabyle. Mon mari et moi parlons français entre nous et nous nous exprimons un peu par signes. Mes enfants, eux, comprennent un peu tout et rencontrent aussi parfois mes amissourds. Ils baignent dans des cultures différentes et fréquentent des personnes qui ont chacune leurs particularités, mais c’est cela qui crée la richesse dans les échanges. Ils ont très vite compris que j’étais sourde et ont commencé à articuler pour que je les comprenne. C’était mignon à voir… Mais comme je parle et que leur père entend, la communication s’est faite normalement. Déjà tout petits, ils me signalaient les bruits tels que la sonnette de la porte ou le téléphone. Maintenant, ce sont eux qui répondent au téléphone quand mon mari n’est pas là.
J’ai spontanément utilisé des signes (LSF) avec eux, et aussi toutes sortes de jeux corporels. Ça les attirait. En grandissant, ils s’en sont détournés. Je pense qu’ils ont suivi l’exemple de leur père. Dans une famille où les deux parents sont sourds, cela se fait plus naturellement, par mimétisme je pense ! Je le regrette un peu : si je n’ai pas vraiment de problèmes pour communiquer avec mes enfants, il arrive que je ne comprenne pas certains mots. Gabrielle et Yeni adorent chanter. J’accompagne ma voix avec des signes, même si je sais que je chante faux ! Ça leur fait plaisir. Je leur fais écouter de la musique avec des jouets même si moi, je n’entends rien !
Les enfants s’adaptent très naturellement. Nous avons simplement appris à communiquer d’une autre manière. Moi je suis plus visuelle : la lecture sur les lèvres, l’attention plus soutenue, le toucher…

Les enfants de parents sourds en profitent souvent beaucoup »
Pour une maman sourde, ce qui manque ce sont les sons qui permettent de surveiller ses enfants. Lorsqu’ils se chamaillent, je n’entends pas quand ils crient alors ils ne se gênent pas avec moi. Leur père rétablit l’équilibre ! Je sais que les enfants de parents sourds en profitent souvent beaucoup, et mettent la musique très fort. Ils peuvent aussi parler entre eux sans qu’on les entende et s’amuser à dire des gros mots ! Ce qui me faisait peur quand ils étaient petits, c’était quand on partait au parc, qu’ils se cachaient et que j’étais obligée de regarder partout pour les trouver. À deux ans, Gabrielle a compris que j’avais du mal à parler avec les gens car je ne les comprenais pas toujours. Elle, d’habitude très bavarde, a commencé à faire la timide. J’ai d’abord été étonnée, mais je me suis rappelée d’une enfant de parents sourds qui avait fait un blocage sur la parole. J’ai expliqué à Gaby que je ne parlais pas toujours avec les gens car je ne les comprenais pas facilement, et qu’elle ne devait pas faire comme moi puisqu’elle entendait ! Quelques jours après, comme j’insistais, elle a retrouvé son comportement habituel. Une autre fois, Gaby s’est mise à crier devant tout le monde, je ne l’entendais pas, mais je l’ai deviné car tout le monde nous regardait ! Elle me testait. Je l’ai grondée très fort en lui expliquant que cela ne se faisait pas. Même si je n’entendais pas, tout le monde l’avait entendue ! Un jour, elle me pris au dépourvu en me demandant : “tu ne t’es jamais demandée comment est ma voix ?” En fait non, je ne me suis jamais posée la question, car cela ne fait pas partie de mon univers ! Non pas que je m’en moque, mais disons que la voix de ma fille je l’ai toujours imaginée à ma manière ! Gabrielle a toujours paru plus sensible à ma surdité que Yeni qui l’a bien acceptée. Les enfants possèdent naturellement une grande ouverture d’esprit. Ce sont les adultes qui leur apprennent le rejet et les différences. Je crois qu’il est important d’éduquer un enfant dans le sens de la tolérance envers les autres. Même avec la surdité ! Aujourd’hui, ma petite famille est le reflet d’une grande diversité et j’en suis fière. Même si ça n’a pas toujours été le cas, le regard des gens sur moi est positif. Peut-être que lorsqu’on se sent bien soi-même, cela se ressent…

Nathalie, 41 ans, documentaliste, maman de Gabrielle, 11 ans et Yeni, 6 ans
Source : http://www.paroledemamans.com © 20 Mars 2012
4 commentaires
  1. langillier dit

    bravo à vous!! je vous souhaite encore pleins de bonheurs.

  2. seme dit

    tres bien c marie mais je veux etre un amie.si tu vx me connecte voici mon email sememarie@yahoo.fr

  3. benedette lydie dit

    Bravo pour votre article !!maman de deux garcons de 8 et 10ans maintenant,sourde profonde implantée bilatérale depuis quelques années maintenant ,je me retrouve dans beaucoup de vos lignes…Si vous voulez communiquer et avoir des infos sur l’implantation cochléaire qui pour moi a fait des miracles pour mon quotidien n’hésiter pas a me joindre par mails …Garder courage et encore bravo!!..fmatel@hotmail.com…..

    1. sylvie dit

      Lydie

      Attention à ne pas faire amalgame entre l’article qui parle des mamans sourdes d’enfants entendants et l’apport de l’implant cochléaire!!!,ce sont deux choses complètement différentes.

      Je suis une maman sourde profonde au naturel depuis l’enfance,mon ex-mari est un papa sourd sévère appareillé…je me suis aussi reconnue dans certaines parties du témoignage de cette femme comme mes amies mamans sourdes…il y a plein d’enfants entendants qui sont nés de parents sourds,c’est banal!!!

      Me concernant,mon fils entendant a très tôt compris ma surdité,à l’âge d’un an…il avait compris que ses cris ne servaient à rien,alors il a observé comment je fermais sa barrière qui séparait de la pièce de vie à son espace chambre,un jour,j’étais très fatiguée,je faisais ma sieste sur le canapé,il voulait me voir,alors il s’est débrouillé tout seul pour ouvrir la barrière et est venu vers moi,m’a touché l’épaule et est monté sur moi avec un grand sourire de bébé…c’était là que j’avais compris qu’il a compris ma surdité mais pendant longtemps,il croyait que c’était son papa le plus sourd à cause de ses appareils,il pensait que je n’en avais pas besoin car j’entendais mieux…comprendre la surdité totale est plus long.Maintenant,il sait que c’est moi qui n’entend rien et son papa entend avec ses appareils,avec moi,il parle deux langues,le français oral et la LSF et avec son papa,oral.Il prend même plaisir à enseigner la LSF dans la cour de l’école,il imite mon métier en jouant,c’est ça être un enfant entendant de parents sourds!!!.

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