La revanche des signes

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« Héritages » | © I.V.T.-Sylvie Badie-Levet

Mêlant comédiens sourds et entendants, « Héritages » est un vibrant plaidoyer pour la langue des signes. Un poil didactique, mais sincère.

Comme à son habitude, Pierre-Marie Cuny, le directeur du Théâtre de Fontainebleau, vient se poster au pied de la scène pour son traditionnel speech de début de spectacle. Sauf que, cette fois, il n’est pas seul : une interprète en langue des signes traduit simultanément ses propos. Pas assez vite, toutefois, pour suivre la cadence de la liste des Bellifontains remerciés pour avoir accueilli chez eux la version « théâtre chez l’habitant » de la pièce. On reprend, plus lentement. Cette fois, c’est bon. L’épisode aura eu le mérite d’offrir une entrée en matière cocasse et inattendue…

 

La pièce, écrite par Bertrand Leclair, est mise en scène par Emmanuelle Laborit, figure de proue de la cause des sourds en France bien connue du grand public, et qui est à la tête de l’International Visual Theatre, lieu culturel foisonnanmais hélas en danger. L’argument est aussi classique que ténu : à la mort de leur mère, troienfants se retrouvent pour décider du sort de la maison laissée en héritage. L’occasion de faire remonter désaccords et rancœurs : celle de Julien, le fils sourd, et celle de Xavier (très drôle Marc Berman), jaloux de l’attention accordée à son frère. Entre les deux, Françoise, qui tente la conciliation.

 

Mise en scène et décors très sobres

Ce thème apparaît assez vite comme un prétexte pour régler l’autre « héritage », celui des théories « oralistes » de Graham Bell. Qui sait que Bell défendit mordicus l’idée que les signes étaient à bannir de la communication, et que seule la parole comptait ? Absurde, peut-être, mais pas complètement incohérent pour l’inventeur du téléphone… Toujours est-il qu’on apprend avec étonnement que le Congrès de Milan, en 1880, établit l’interdiction d’utiliser la langue des signes pour l’éducation des sourds. C’est ainsi que le personnage de Julien, interprété avec fougue par Simon Attia, se vit contraint par son père à des démonstrations humiliantes destinées à montrer sa capacité à articuler des phrases toutes faites, comme un singe savant. Cela fait froid dans le dos…

 

Mais, en dépit de son message délivré de façon un poil didactique (on imagine très bien les enseignants l’étudier en classe), la pièce n’est pas un manifeste barbant et lourdingue. Elle distille un humour et une vie touchants. Si tous les comédiens sont à saluer, il faut mentionner, outre Simon Attia, la prestation très convaincante d’Anne-Marie Bisaro, qui joue Monique, l’interprète. Ce personnage fait d’ailleurs à plusieurs reprises l’objet de mises en abyme tantôt sérieuses tantôt comiques. Une première fois, quand un autre personnage souligne à l’attention de Xavier, l’«entendant », que la présence d’un interprète, d’abord étrange, passe vite inaperçue : message qui vaut aussi tout à fait pour le spectateur. Plus tard, lors d’un dîner, Monique est obligée d’interpréter les propos des cinq autres personnages. C’est alors que le futé Alex lâche en langue des signes : « Même si on lui dit “Arrête, Monique, ce n’est pas la peine de tout traduire”, elle le dit quand même ! » – phrase que l’on entend donc traduite illico par cette même interprète !

 

Serpentine Teyssier se montre très émouvante

Autre moment très réussi : un duo entre Julien et Françoise, dans lequel Serpentine Teyssier se montre très émouvante. Dans sa maladresse pleine de bonne volonté à utiliser la langue des signes avec son frère, c’est l’universelle difficulté de communiquer qui apparaît sur un ton très tendre. En revanche, les personnages d’Alex et de sa mère sont un peu plus dans l’ombre. On tarde à comprendre pourquoi Alex se balade tout le temps avec une caméra. De même, le souhait de ce personnage de voir la maison sauvée pour en faire un lieu de stages de théâtre en langue des signes est trop appuyé pour être convaincant. Idem pour le personnage de la femme de Julien : Noémie Churlet livre un beau morceau de bravoure dans une séquence retraçant le Congrès de Milan, mais son personnage manque un peu d’épaisseur le reste du temps.

 

Quoi qu’il en soit, on apprécie la mise en scène et les décors très sobres, qui ne distraient point le spectateur du texte ni des relations entre les personnages. Comme si l’esbroufe n’était pas permise. Et cette fin incertaine, est-ce au spectateur de l’imaginer ? Une des gageures du spectacle était de mêler non seulement comédiens, mais aussi spectateurs sourds et entendants. C’est réussi. Parions donc qu’une réconciliation familiale est possible.

Source : http://www.lestroiscoups.com © 13 Février 2012 à Paris

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