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Scolarisation des enfants sourds : décisions contradictoires

La scolarisation des jeunes sourds embarrasse les pouvoirs publics. Mais comment une circulaire ministérielle peut-elle contredire un plan gouvernemental ?

La loi du 11 février 2005 a défini la langue des signes française (LSF) comme une langue devant être enseignée dans les établissements ordinaires.

Parallèlement, le droit des familles et jeunes sourds au libre choix d’un mode de communication a été réaffirmé : il s’agit de choisir, pour l’éducation et la scolarité, le bilinguisme (LSF et langue française) ou la seule langue française.

Depuis 2005, le ministère de l’Éducation nationale a donc dû mettre en œuvre les applications qui en découlent.

Une nouvelle organisation législative

Le bilinguisme est envisagé dans le cadre scolaire sous sa forme minimale : LSF et français écrit. Si le français oral n’est pas banni, il ne doit pas être sujet à évaluations. L’enseignement de la LSF se substitue à celui de la langue orale française ; une pédagogie spécifique doit permettre l’accès à la langue écrite.

Les programmes d’enseignement de la LSF, de la maternelle au lycée, ainsi que les compétences requises pour l’enseigner, sanctionnées par l’obtention d’un CAPES/LSF ont été définis par différents arrêtés et circulaires en 2008 et 2009.

Des “pôles ressources LSF” doivent progressivement voir le jour dans toutes les académies. Il s’agit d’organiser la scolarité des jeunes sourds bilingues selon des modalités de regroupement au sein d’établissements ordinaires.

Dans certaines académies, la mise en place de pôles de ce type se heurte, semble-t-il, à un premier obstacle : l’insuffisance des “clients” potentiels.

Les oubliés du projet ou les oubliés de la loi

En effet, un nombre indéterminé de familles, mais vraisemblablement majoritaire, ne se reconnaît pas dans ces propositions, parce que ces familles ont choisi un autre mode de communication pour leur enfant sourd :

  • soit la seule langue française ;
  • soit la langue française parlée complétée (LPC) ;
  • soit une forme de bilinguisme associant la langue parlée et la LSF.

Malheureusement, la loi de 2005 n’a reconnu la LPC comme mode de communication que pour les adultes sourds qui, dans le cadre de leur vie sociale, peuvent obtenir une “prestation de compensation du handicap” (PCH) leur permettant l’emploi de codeurs LPC. Ces emplois sont également financés par le ministère de l’Enseignement supérieur au profit des étudiants post-bac. Les élèves n’ont pas ce droit, même si les “projets personnalisés de scolarisation” (PPS) notifient souvent leur besoin d’accompagnement LPC.

Des accompagnements non satisfaisants ou insuffisants

Selon la législation antérieure à la loi de 2005, seuls les services médico-sociaux étaient susceptibles de mettre des codeurs LPC à disposition des élèves sourds. Pour autant, aucune obligation n’existe, le secteur médico-social ayant libre choix de son projet linguistique.

Il arrive aussi fréquemment que les services d’accompagnement n’aient pas été dotés des moyens nécessaires pour assurer quantitativement la couverture de la totalité des besoins de codage scolaire.

Reste alors l’éventualité d’un emploi par l’intermédiaire d’une association prestataire ou directement par les parents. À ce niveau se pose aussi le problème d’un financement souvent limité, obtenu via un “complément d’allocation d’éducation d’enfant handicapé” (AEEH).

En découle une situation peu équitable : dans certains départements, le codage scolaire est assuré, dans d’autres il n’existe aucune solution.

Un « plan handicap auditif » porteur d’espoir

En février 2010, un plan proposé par le gouvernement annonce plusieurs mesures prometteuses dans le champ de la scolarisation, dont une expérimentation de codage LPC dans trois académies dès la rentrée de septembre 2010, avant extension possible du procédé.

Une circulaire de « préparation de rentrée » parue en mars 2010, entérine logiquement les orientations du plan :

“Afin de proposer aux familles des enfants sourds un véritable choix entre une communication bilingue (LSF et français écrit) et une communication en langue française (écrit et oral), le concept de pôle ressource LSF sera élargi afin de prendre en compte à terme les besoins des élèves pour lesquels les parents ont souhaité le recours au langage parlé complété (LPC), selon des modalités qui seront précisées dans une circulaire à paraître. En application du ‘Plan gouvernemental pour les personnes sourdes et malentendantes’, une expérimentation sera conduite à ce sujet dans trois académies dès la rentrée.”

Mai 2010 : la contradiction

Une nouvelle circulaire signée le 28 mai paraît au Bulletin officiel du ministère le 24 juin.

Consternation des familles “LPC”. La langue française parlée complétée a simplement disparu.

Les pôles LSF s’étendent bien aux élèves non bilingues ; ils deviennent des “pôles pour l’accompagnement à la scolarisation des jeunes sourds” (PASS). Mais l’auteur du texte a simplement prévu que ceux qui ont choisi la seule langue française viendront rejoindre leurs camarades bilingues, sous la responsabilité de médiateurs qualifiés en LSF, et qu’à terme ils s’initieront naturellement aussi à la langue signée. Cet aspect du projet semble peu conforme au respect de l’esprit des textes sur le libre choix du mode de communication…

L’utilisation conjointe des restes auditifs et de la LPC permet une approche phonologique de la langue écrite pour les sourds pratiquement identique à celle des entendants. La circulaire, faisant fi de ces constats, déclare “la quasi impossibilité d’avoir recours au code de correspondance grapho-phonétique” en cas de surdité.

Que signifie ce nouveau virage ?

Après avoir sacrifié les jeunes sourds signeurs (la LSF ayant été interdite jusqu’en 1991), pourquoi faudrait-il désormais sacrifier ceux qui ont fait d’autres choix ? Un scénario qui s’éloigne toujours un peu plus des valeurs de la loi de 2005 de prise en compte des besoins de chacun.

l’auteur : Annie Boroy

Source : http://annieboroy.suite101.fr @ 30 Juin 2011 à France

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