Un sourd à votre service

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Le premier supermarché du pays entièrement géré par des sourds a ouvert ses portes en avril dernier à Témara. Grâce au financement de départ de l’Association AIWA (Association des femmes internationales et américaines), Sup’Sourds est, aujourd’hui, pleinement opérationnel. Reportage.

La devanture du supermarché Sup’Sourds.

15h30. Les automobilistes, sortant de leur bureau, avalent à grandes bouchées les kilomètres qui les séparent de leur domicile. En attendant de se mettre autre chose sous la dent. Près de la gare ferroviaire de Témara, la circulation va également bon train. Non loin de cette agitation débordante de fin de journée, un lieu se démarque par le silence qui y règne.
Dans une ruelle, un seul commerce est ouvert. On peut y lire « Sup’Sourds ». C’est ici qu’a élu domicile le premier supermarché entièrement géré par des personnes sourdes. A l’intérieur, deux jeunes hommes sont là pour nous servir. Des sourds-muets. « C’était en avril dernier qu’a été ouvert ce supermarché, grâce au financement de départ de l’Association AIWA (Association des femmes internationales et américaines) d’un montant de 14 millions de dirhams», nous lance Salah Mouhtach, trésorier de l’Association « Nassr » pour sourds de Rabat.

La plupart du temps, les clients sont les gens du quartier, qui ont appris à communiquer avec eux.

Tarek, Abdelbari, Mohamed Amine, Noureddine et Brahim, les cinq gérants de « Sup’sourds », travaillent par roulement. Ce jour-là, c’est Mohammed Amine (18 ans) et Brahim (31 ans), respectivement benjamin et aîné du groupe, qui tiennent le magasin. Mohammed Amine se tient près de la caisse. Il attend le client, qui ne tarde pas à venir.

Salah Mouhtach (à droite), s’entretenant en langage des signes avec Mohammed Amine.

Une petite fille entre. Elle pointe du doigt le sachet de farine, avant de lever l’index. Le jeune homme s’exécute aussitôt. Pas besoin de répéter. « La plupart du temps, les clients sont les gens du quartier. Ils ont appris à communiquer avec eux. Mais quand des étrangers passent par là, ils doivent d’abord leur faire comprendre qu’ils sont sourds », précise Salah Mouhtach.

Quatre sens en alerte
Une seconde femme entre au supermarché. Sa voix est inaudible, fatigue de fin de journée oblige. A notre grande surprise, Mohammed Amine s’exécute à nouveau. Fier de lui, il sourit avant de nous expliquer. « J’ai simplement lu sur ses lèvres, et j’ai compris ce qu’elle voulait », nous dit-il avec une gestuelle bien rodée. Si avec les clients, les problèmes de communication restent rares, ils s’accentuent avec les fournisseurs. Lorsque nous abordons le sujet, les mains de Brahim s’agitent. « Quand il faut régler un problème avec le fournisseur, il est nécessaire d’appeler au téléphone, de s’expliquer longuement. Ce qu’ils n’ont pas la capacité de faire », souligne notre interprète Salah Mouhtach. « Ils nous écrivent donc un message pour qu’un membre de l’association intervienne ».

Apprendre un métier
Cette dépendance relative ne plaît pas aux jeunes hommes, qui ont une rage d’autonomie perceptible. « Ils ont pour la plupart quitté l’école à 12 ou 13 ans, après avoir étudié à la Fondation Lalla Asma des sourds de Rabat. Attestation de scolarité en poche, certains ne savent pas bien lire, écrire ou compter une fois dehors », se désole Salah Mouhtach, qui a lui-même un fils sourd. Face à ces lacunes, et aux difficultés d’insertion dans la société qui en résultent nécessairement et dont ces jeunes pâtissent immanquablement, l’Association Nassr a donc tout mis en œuvre pour monter ce projet. Objectif, leur apprendre un métier, les responsabiliser, les rendre autonomes financièrement.

Leur salut : les travaux manuels
L’Association Nassr pour sourds dispose, depuis six ans, d’un terrain qu’elle souhaite mettre en valeur. « Notre terrain est situé à Salé. Nous voulons y construire un centre de formation professionnelle pour sourds, mais nous avons toujours des problèmes de financement », explique Salah Mouhtach, trésorier de l’association. Cinq branches y seront enseignées: prothèses dentaires, couture et broderie, coiffure et pâtisserie. Leur handicap et leur parcours scolaire tronqué ne leur permettant pas de pratiquer tous les métiers, les formations se focaliseront sur les travaux manuels. Le dossier présentant tous les contours du projet a été déposé à la Fondation Mohammed V pour la solidarité. Il est en cours de traitement.

« Notre association est connue pour toutes les activités sportives et culturelles qu’elle propose à ses adhérents sourds. Expression corporelle, chorégraphies, ou encore percussions… nos jeunes ont participé à de nombreux tournois et compétitions dans plusieurs pays, et ont remporté des prix », se félicite le trésorier de l’Association Nassr. Mais il y a un « mais ». « Ces activités ne leur permettront pas de vivre ». Et être tributaire de leurs parents à vie n’est pas le scénario rêvé pour ces jeunes, sourds certes, mais pleins de vie et d’envies.

Source : http://www.lesoir-echos.com © 23 Aout 2011 à Témara

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