La main des sourds

Brimés durant 100 ans, les sourds réclament justice

La Fédération suisse des sourds demandera des excuses aux institutions ayant relayé l’interdiction de la langue des signes à l’école dès la fin du 19e siècle. Pendant une centaine d’années, ce diktat contre une «langue de singe» a exclu les sourds de l’éducation supérieure.

«Pendant toutes ces années, les écoles pour sourds en Suisse allaient jusqu’à imposer des punitions sévères à ceux qui passaient outre l’interdiction de la langue des signes (LS)», explique Daniel Hadorn, responsable du service juridique de la FSS.

Et ce dernier de citer des témoignages de réelle maltraitance (mains attachées dans le dos, consignation en chambre, des heures à répéter des sons, coups de règles sur les mains, etc.) pour ceux qui s’oubliaient, y compris à la récréation.

«La LS forme une base qui favorise l’acquisition de la langue parlée et écrite, du lexique comme de la grammaire, mais aussi pour exprimer ses émotions. Sans compétence pour s’exprimer par écrit, pour lire et comprendre des textes moyens à difficiles, impossible d’accéder à des études supérieures», ajoute Daniel Hadorn.

 

Percevoir le monde par les yeux

La langue des signes a été si bien occultée que beaucoup de parents ignoraient son existence. Cette «victime» rencontrée à la FSS raconte que ses parents, dans les années 1960, l’avaient inscrite à l’école du village sans se poser de questions: «J’ai perdu mon temps à répéter des mots que je ne comprenais pas. D’ailleurs, tout ce qui se disait me passait à côté. Je n’ai découvert la LS que trop tard et je n’ai jamais rattrapé mon retard. Impossible ensuite d’aider mes enfants à faire leurs devoirs.»

«Etre sourd, c’est percevoir le monde par les yeux», écrit Yves Delaporte, ethnologue français, pour expliquer le fait qu’être sourd ou entendre sont deux organisations cognitives différentes.

Imaginons un petit enfant sourd de naissance qui voit sa mère se lever brusquement pour répondre au téléphone. Comment lui expliquer ce qu’est un téléphone ou ce qu’est une maman?

Ce handicap invisible est, socialement, le plus pénible. Isolés, passant souvent pour des simples d’esprit y compris chez des médecins, les «sourds-muets» ont développé une gestuelle.

 

Une langue et une culture propres

Leur histoire se développe dès la fin du 18e siècle, quand un abbé français, Charles Michel de l’Épée, tente de créer une méthode et réunit dans son institution des élèves sourds, dont le besoin de communiquer entre eux favorise le développement de la langue des signes (LS). Il fait des émules dans d’autres pays, convaincus comme lui que la langue, c’est l’autre élément indissociable de l’identité sourde, qui contribue à créer un fort sentiment d’appartenance à une culture propre.

«Les locuteurs de la LS ont transformé ce qui pouvait apparaître comme un handicap en une faculté créatrice et les implications anthropologiques et philosophiques d’une telle affirmation sont considérables», poursuit Yves Delaporte (Les sourds, c’est comme ça, 2002).

 

La cassure

Ces particularités cognitives étant difficiles à percevoir pour les enseignants entendants, même parfaitement bilingues, beaucoup militaient pour l’«oralisme», considérant que les sourds doivent apprendre à parler pour s’intégrer dans la société. D’autre part, on pensait (et certains pensent toujours) pouvoir venir à bout des problèmes grâce aux progrès techniques.

Le fossé s’est donc creusé, si bien que la quasi-unanimité (il y avait un seul sourd…) des pédagogues et médecins réunis au Congrès international sur l’éducation des sourds (ICED) en 1880 à Milan, décrètent l’abandon de la LS dans les écoles. Motifs: cet idiome «simiesque ne permet pas de parler de Dieu», «empêche de bien respirer et favorise la tuberculose», etc.

C’est la cassure. «Les sourds ont continué de signer, mais en cachette. Les écoles n’utilisaient que la méthode oraliste et de nombreux enfants en sortaient avec un niveau de formation très bas ne pouvant accéder qu’à un choix très restreint de métiers manuels», explique Eva Hammar-Bouveret, porte-parole de la FSS.

 

L’exception étatsunienne

En Europe, très rares sont les sourds accédant aux universités. Ce qui n’est pas le cas aux Etats-Unis, qui n’ont pas suivi le diktat de 1880. «Nos dirigeants étaient convaincus de notre droit d’utiliser la LS, de se réunir et de faire représenter ses intérêts au niveau national», peut-on lire sur le site de la National Association of the Deaf (NAD).

La LS bénéficie d’un statut officiel et figure parmi les droits humains. Créée en 1864 à Washington par le Congrès, l’Université de Gallaudet est toujours le seul établissement bilingue du monde où les sourds peuvent se former, de l’école maternelle aux 39 filières possibles de bachelor. «On voit clairement, encore aujourd’hui, une énorme différence de niveau socio-culturel entre sourds américains et européens», confirme Eva Hammar-Bouveret.

Il faudra attendre le début des années 1980 pour que les Européens se réveillent et que l’éducation bilingue s’impose, y compris dans les écoles suisses. Mais il y a encore du chemin à faire, puisque «les personnes ayant un vrai pouvoir de décision en lien avec la scolarité des enfants sourds sont toutes des entendants», précise la porte-parole de la FSS.

 

Mobilisation politique

Politiquement, les choses se sont précipitées en été 2010 à Vancouver, lorsque le même ICED a présenté des excuses pour avoir causé cette interdiction. C’est dans le même esprit que, le mois dernier, l’assemblée générale de la FSS a décidé de demander justice.

«Nous voulons des excuses (mais pas forcément des réparations) des institutions responsables de cette histoire d’interdiction, explique Daniel Hadorn. Mais aussi des politiciens, des médecins qui n’ont pas informé correctement les parents et ont nui au développement social et intellectuel des enfants sourds

 

Nouvelles menaces

Paradoxalement, la LS pourrait se trouver à nouveau menacée en raison de la tendance visant actuellement à intégrer tous les enfants dans l’école «normale». De ce fait, «les écoles spécialisées accueillent surtout les enfants sourds ayant d’autres handicaps en plus», ajoute Eva Hammar-Bouveret.

Il y a aussi toujours le facteur médical, car l’implantation cochléaire des enfants sourds est en augmentation. La FSS reproche au corps médical d’orienter les parents de manière unilatérale, sans donner «des informations en lien avec l’identité sourde, en outre les personnes implantées sont loin d’entendre et de comprendre comme un entendant», conclut la porte-parole de la FSS.

Source : http://www.swissinfo.ch © 26 Juin 2011 à Suisse

1 commentaire
  1. gelder dit

    en bref nous seront toujours des cobailles

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