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« Une langue n’existe que dans une culture » (1/3)

La comédienne fait vivre la culture sourde à Paris à travers l’International Visual Theatre (IVT) qui propose des spectacles, enseigne la langue des signes et édite des ouvrages pédagogiques.

Emmanuelle Laborit: «Je me suis construite avec le théâtre»

Depuis quand existe l’International visual theatre (IVT), quelle est son histoire ?

L’IVT est le fruit de la rencontre d’Alfredo Corrado, artiste sourd américain, et de Jean Grémion, journaliste français entendant, au festival mondial du théâtre universitaire de Nancy en 1977. Ils se sont liés d’amitié et ont voulu créer un théâtre autour du geste et du mouvement.

Au début de leur collaboration, ils se sont installés dans le château de Vincennes et ont commencé un travail sur l’identité sourde. Ils souhaitaient avoir des comédiens sourds, ce qui n’existait pas à l’époque. Seul le sport était développé dans la communauté sourde. La culture, le théâtre c’était pour les entendants !

Alfredo Corrado a fait un très long travail pour reconstruire l’identité sourde et inscrire la langue des signes dans une culture. Une langue n’existe que dans une culture.

Il a mis en place les premiers cours de langue des signes, qui n’était pas enseignée en France à l’époque. Il a fallu construire la pédagogie de l’enseignement et l’IVT a édité le premier dictionnaire bilingue langue des signes françaises/Français.

Un laboratoire de recherche linguistique, artistique et pédagogique

? Combien de comédiens sourds y a-t-il aujourd’hui ?

Notre compagnie, installée cité Chaptal à Paris depuis 2007, compte quinze à vingt comédiens sourds intermittents du spectacle. À travers la France, de petites compagnies voient le jour en province.

? Quelle est votre programmation ?

Je définis l’IVT comme un laboratoire de recherche linguistique, artistique et pédagogique. Nous avons travailavec les marionnettes, nous avons adapté du Shakespeare. On touche à tout. Une fois par an nous avons également un spectacle pour le jeune public, afin de transmettre l’identité sourde aux jeunes générations, et de permettre à une famille avec des enfants sourds de pouvoir profiter de moments de plaisir partagé. J’adore aussi les arts visuels où il n’y a pas de texte : la danse, le burlesque… J’aime présenter ce travail à notre public.

? Quel est votre public ?

Je m’adresse à tous les publics. Beaucoup de gens pensent que je ne travaille que pour les sourds, pas du tout.

IVT a attiré 10 000 spectateurs la première année d’ouverture en 2007. Nous avons diffusé 300 cartes IVT depuis septembre dernier, pour une salle de 180 places. C’est une petite salle, un théâtre de proximité, intime, ce qui est bien pour la langue des signes. En formation, nous accueillons environ 800 stagiaires à l’année.

Faites-vous des tournées en France ? Allez-vous venir en Alsace ?

Oui nous faisons des tournées. Nous sommes venus à plusieurs reprises à Strasbourg, notamment en mai dernier pour présenter le spectacle «  Pour un oui ou pour un non ». Pour l’instant nous n’avons pas d’autres dates prévues en Alsace mais j’aimerais beaucoup y retourner.

? Comment est née la pièce Héritages qui mêle acteurs sourds et entendants ?

Ma philosophie a toujours été de faire travailler ensemble sourds et entendants. Avec Héritages, je voulais aborder l’histoire des sourds. Nous avons travailavec l’écrivain Bertrand Leclair. Il a construit une œuvre radiophonique autour du Congrès de Milan, qui a interdit en 1880 l’usage de la langue des signes. Je lui ai demandé de donner une suite à ce travail pour en faire une pièce de théâtre.

Au contact de ses élèves sourds

? Pourquoi le Congrès de Milan, qui a eu lieu en Italie, a eu une telle influence en France ?

Cela ne s’est pas produit du jour au lendemain. Bien avant 1880, on a voulu au nom des progrès de la médecine, réparer l’oreille cassée des sourds. Les premières recherches consistaient à faire couler de l’huile bouillante dans l’oreille ! La langue des signes a toujours fait peur. Il fallait nous faire rentrer dans la norme, dans la majorité.

L’histoire des sourds est mondiale. Tous les pays ont subi cette interdiction. On a subi un génocide linguistique. On a essayé de faire disparaître la langue des signes et on a forcé les sourds à parler, « la parole pure ».

? Comment est née la langue des signes ?

Les sourds l’ont créée entre eux. Puis l’Abbé de l’Épée a été le premier à l’utiliser dans l’enseignement. Il l’a apprise au contact de ses élèves sourds. Il était abbé, en charge de transmettre la parole divine et pour lui le meilleur moyen pour que les sourds aient accès à la religion était la langue des signes. Il a été un précurseur, et le monde entier s’est inspiré de ses travaux avant de subir l’interdiction de la langue des signes.

Des classes bilingues «français / langue des signes»

? Tous les sourds se comprennent ou la langue des signes connaît des variantes en fonction des pays ?

Il y a des variantes. C’est comme les autres langues. Chaque langue est différente. Si vous allez au Japon, la langue des signes est très différente de la langue française : on ne mange pas de la même façon, eux utilisent des baguettes, forcément cela change plein de chose. Même si on a des codes communs, la langue est fondamentalement liée à l’histoire du pays.

? Ce n’est qu’en 2005 que la langue des signes a été reconnue officiellement. Pourquoi la France a tant tardé à la reconnaître ?

Je ne sais pas pourquoi. Elle a été reconnue en 2005 dans le cadre de la loi sur l’égalité des chances pour les personnes handicapées. Je ne me sens pas handicapée ! Vous imaginez le cocktail quand on parle de handicap : il n’y a pas un handicap qui ressemble à un autre ! Nous, on a une différence linguistique, c’est autre chose.

Cette loi reconnaît la langue des signes, mais en même temps il n’y a aucun engagement concret de l’État pour reconnaître la langue des signes comme une langue de valeur qui permet de construire des individus en tant que citoyens sourds. Il n’y a qu’à Poitiers et Toulouse qu’il existe des classes proposant un enseignement bilingue Français/langue des signes.

? Vous comment avez-vous découvert la langue des signes ?

J’ai eu la chance de découvrir la langue des signes à l’IVT à 7 ans. Mes parents ne connaissaient pas d’adultes sourds, n’avaient jamais vu de sourds à la télé ni entendu parler de la langue des signes.

Quand un médecin s’est rendu compte que j’étais sourde, il a mis en garde mes parents en leur interdisant d’utiliser la langue des signes, leur disant que les sourds adultes étaient des débiles. Il leur a promis que je m’intégrerai en parlant.

Mes parents ont suivi les indications des médecins parce qu’ils étaient pleins d’espoir comme tous les parents. Mais ils se rendaient compte que cela n’allait pas. Ils essayaient d’articuler, mais toujours les mains venaient en renfort. Ils voyaient bien que c’était mes yeux qui fonctionnaient. Jusqu’au jour où ils ont écouté cette petite boîte magique, que je ne connais pas du tout, et qui s’appelle la radio.

Ils ont entendu une émission de France Culture avec Alfredo Corrado, et se sont décidés à aller voir par eux-mêmes de quoi il s’agissait sans plus écouter les médecins. Ils sont allés à l’IVT et cela a été une grande découverte. C’est comme cela que j’ai découvert la langue des signes, les adultes sourds, le monde sourd.

? À l’adolescence, on vous a interdit de l’utiliser

À l’époque, il n’y avait que des écoles oralistes. J’étais convoquée à maintes reprises par la directrice parce que je distribuais des documents avec l’alphabet de la langue des signes parce que mes camarades ne la connaissaient pas.

Au bac français, j’ai voulu avoir un interprète. Je n’ai pas voulu que ce soit mon prof de français que je connaissais depuis toute ma scolarité qui m’accompagne. On m’a convoqué au bureau de la direction pour me dire que ce n’était pas possible, qu’on avait toujours passé le bac français en étant oralisé et en étant accompagné par le professeur de Français.

Je n’ai pas cédé. J’ai commencé à être autonome. On ne pouvait pas m’interdire la langue des signes.

? Comment avez-vous fait le choix de faire du théâtre votre métier ?

À partir du moment où j’ai découvert l’IVT, j’ai toujours été baignée dans le théâtre. Je me suis construite avec le théâtre.

Source : http://www.dna.fr © 26 Février 2011

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