Des mots et des signes

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Un émouvant spectacle « bilingue » fait communier spectateurs sourds et entendants.

L’International Visual Theatre (l’IVT) est installé cité Chaptal, dans un lieu historique du 9 e arrondissement : l’ex-Grand Guignol. D’histoire, il en est beaucoup question dans « Héritages », la pièce de Bertrand Leclair montée par la comédienne sourde Emmanuelle Laborit -sa première mise en scène. Pas celle qu’on trouve dans les manuels scolaires. Celle des sourds qui, pendant près d’un siècle, depuis le congrès de Milan de 1880, se sont vu interdire l’éducation par gestes.

Le spectacle colle parfaitement à la vocation de l’IVT, qui, depuis 1976, vise à faire se rencontrer les cultures sourde et « entendante » : un sourd, Julien -accompagné de sa femme, Hélène, de son fils, Alex, et d’une interprète, Monique -, retrouve après vingt ans de rupture son frère, Xavier, et sa soeur, Françoise -tous deux entendants -, dans la maison familiale.
Enfant brimé

C’est la mort de leur mère qui les a réunis. Alors que se pose la question du devenir de la maison, Julien essaie d’expliquer à son frère psychorigide et à sa soeur plus compréhensive pourquoi il a rompu avec sa famille : à cause du père, militant de la « parole pure », rallié à la cause oraliste, qui l’a forcé à parler et l’a brimé durant toute son enfance. Sur scène, trois comédiens sourds (Simon Attia, Noémie Churlet, Thomas Leveque) et trois entendants (Marc Berman, Serpentine Teyssier et Anne-Marie Bisaro), dont l’une bilingue (l’interprète), se donnent la réplique, par mots ou par signes. Paroles et gestes se bousculent quand ils s’émeuvent et s’échauffent. Le public « mixte » vibre de concert.

Ce spectacle n’est pas seulement une leçon d’histoire et un divertissement, c’est une véritable expérience d’échange et de partage. Qui commence dans le hall du théâtre, où les entendants commandent avec des gestes maladroits un drink au jeune barman, qui leur répond par signes en souriant. Avant la représentation, beaucoup sont loin de se douter que cette langue qu’ils ne comprennent pas, mais qui leur paraît tellement riche et naturelle, a été si longtemps censurée (pratiquement jusqu’à la loi Fabius de 1991 sur l’éducation des enfants sourds).

Il y a un passage magnifique dans « Héritages » : lorsque le frère et la soeur se parlent à coeur ouvert. Julien s’emballe et Françoise, qui connaît pourtant des rudiments de la langue des signes, n’arrive plus à le suivre. Comme si la passion trop forte faisait soudain barrage à la communication. La pièce réserve plusieurs instants de cette intensité, même si, globalement, elle se présente plus comme un docu-théâtre que comme une oeuvre dramatique traditionnelle.

Ce que prouve en tout cas Emmanuelle Laborit dans sa mise en scène épurée, c’est que le signe est un formidable geste théâtral, qui crée l’émotion à l’égal de la parole. Les comédiens, tous bouleversants, nous régalent. Applaudissements et bras levés les saluent à tout rompre. Quand le théâtre est un pas de géant pour rapprocher les hommes, sourds et non sourds… Un beau signe d’espoir à ne pas rater

Source : http://www.lesechos.fr © 11 Février 2011 à Paris

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