Opération de Sauvegarde des Sourds

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Mesdames, Messieurs les Députés,

« Dans les années 1930 en France, on mettait dans les zoos des familles de Nègres, entre les girafes et les éléphants. Les petits Parisiens, bien élevés, allaient regarder les Négresses, mortes de honte et de désespoir, en train d’allaiter leur petit. Aujourd’hui, la honte n’est plus dans l’âme de ces femmes exposées dans les zoos, mais dans la culture qui a osé faire ça ! », écrit l’éminent neuropsychiatre Boris CYRULNIK dans « Mourir de dire. La honte ».

Demain, avec votre loi sur la systématisation du dépistage précoce, les enfants Sourds grandiront dans la honte. Honte de ne pas être nés entendants, honte d’être sourds parce que vous les regardez comme des malades.

C’est ce qui ressort essentiellement du compte-rendu de la commission des Affaires Sociales du 17 novembre dernier.

Vous, presque tous, nous regardez comme des malades ! Parce que nous sommes malades, nous ne pouvons pas nous penser de manière saine. Forcément, puisque nous sommes malades, notre pensée est malade.

Heureusement, devez-vous penser, que vous qui êtes sains de corps et d’esprit puisque vous n’êtes pas handicapés, êtes là pour bien penser sur nous et agir sur et pour nous dans notre meilleur intérêt !

Ce qui nous rend malades en fait, ce n’est pas notre déficit auditif, mais VOTRE REGARD !

Un regard qui pense sur nous, mais qui ne se confronte pas à nous, à notre réalité. Qui, parmi vous, peut prétendre avoir fait l’expérience d’une rencontre avec nous ? Non pas dans un laboratoire aseptisé, mais dans la mouvance du vivant, du charnel, de propos échangés et de regards croisés, dans le partage d’instants de vie…

Les scientifiques, les médecins et les acteurs du terrain, entendants, qui ont contribué avec les représentants d’instances Sourdes, à l’élaboration du dossier de la FNSF « Les contre-propositions et préconisations de la Fédération Nationale des Sourds de France contre la proposition de loi sur le dépistage des troubles de l’audition », eux, ils ne se sont pas contentés de nous regarder du bout de la lorgnette, mais ils sont venus jusqu’à nous, nous ont serré la main, bavardé avec nous, en somme ont partagé avec nous des instants de vie. C’est au fil d’une relation durable qu’ils ont appris à nous voir et comprendre que finalement, ne pas entendre, ce n’est pas si terrible que ça !

Ils ont pu voir que nous entendons autrement, avec nos yeux, et aussi, ce qui est le plus important, avec notre cœur. Du moins ceux parmi nous qui ont eu la chance de se « nourrir » à la langue des signes, qui, faut-il le répéter avec insistance, est notre langue naturelle.

Ils ont pu voir aussi que ceux qui parmi nous ont hélas grandi dans l’acharnement thérapeutique et éducatif centré sur la vocalisation et dans la privation de la langue visuelle sont loin des résultats attendus comparativement aux moyens investis.

Loin de compenser leur déficit, une telle démarche coûteuse marque leur expérience de vie du poids du refus de leur condition d’être Sourd. Parce qu’on a voulu les transformer, en faire une approche d’entendants… Une approche en fin de compte globalement fort mal réussie…

Le résultat est qu’ils ne sont pas pour autant devenus entendants et en plus, ils ont perdu la possibilité d’être bien-Sourds. Une double perte en somme…

A tel point que certains, dans un sursaut de lucidité douloureuse, disent : « on a volé mon enfance ! » Vous imaginez ?

Vous voulez enfermer les Sourds dans la cage de la maladie ?

Nous sommes convaincus que de nobles motivations vous portent à notre égard, mais le hiatus est que vous ignorez tout un pan de nos réalités de vie et que vous êtes tributaires d’une culture qui ne sait pas voir les êtres humains différents. Comme ces Parisiens qui ne voyaient alors pas l’humanité des Négresses enfermées dans les zoos !

Nous ne voulons pas vous manquer de respect, ni vous blesser, mais comprenez que nous sortons à peine d’un siècle d’obscurantisme fait à la langue et à la communauté Sourdes à cause de la sentence absurde et tragique « Viva la parola ! » du Congrès de Milan en 1880, que les lumières du réveil Sourd qui a vu la réhabilitation laborieuse de notre patrimoine linguistique et culturel se voient déjà menacées d’être éteintes à jamais avec votre fatidique loi !

Comprenez bien que forts de notre expérience existentielle, d’une part marquée par la souffrance d’un grave malentendu historique dans la définition de la personne Sourde et d’autre part réhabilitée par un heureux contexte socio-politique tout récent, nous ne pouvons pas accepter la légèreté des propos que vous avez tenus lors de la commission des Affaires Sociales sur un enjeu de taille !

Nous n’acceptons pas votre mépris sur notre langue ! Cette langue qui nous ouvre la cage de l’ignorance, qui nous permet d’habiter le monde et qui nous réhabilite dans notre dignité d’être humain.

Le devenir des « têtes blondes » Sourdes est au centre de nos préoccupations. Des vôtres sûrement. Elles, ces têtes qui rêvent, qui souffrent, qui aspirent au meilleur de la vie, ce n’est pas d’un bistouri , ni d’un lourd casque de la cabine de rééducation qu’elles auraient besoin. Elles ont besoin qu’on leur dise : « bienvenues en France, notre pays des droits de l’Homme, nous sommes prêts à vous accompagner dans la réalisation de vos potentialités et de vos aspirations,

Vous accompagner vers la fierté d’être des humains avec votre différence.

Et non pas vers la HONTE de ne pas être des entendants ! »

En conséquence, dans l’esprit de la loi de 2002/2 qui place la personne au centre des dispositifs d’accompagnement qui la concernent, nous vous demandons de ne pas déposer votre loi.

Par contre, nous  reformulons ici notre revendication exprimée lors de notre grève de la faim de juin 2008 : que  l’Etat  s’engage  dans  la  réforme,  en  profondeur et  dans leurs  multiples  aspects,  des  pratiques  institutionnelles  concernant  la  population  Sourde,  notamment  celles  de  l’éducation.  Cet  engagement  se  concrétisera  par  la  création d’un Observatoire des Affaires Sourdes, sous   l’autorité  de la Fédération Nationale des Sourds de France, dirigé par parité de scientifiques de toutes disciplines , indépendants de tout rattachement commercial et médical, et de représentants de la communauté Sourde.

Cet  observatoire aura  pour  mission  de  faire  une  étude  approfondie,  exhaustive et  basée  sur  le  long  terme,  sur  les  pratiques  existantes.  Cette  recherche  en  dégageant  les  principes  fondamentaux  d’une  conception  saine  (non  médicale !)  de  la  personne  Sourde  dans  sa  globalité  et  son  écologie,  servira de base pour l’élaboration d’une nouvelle politique permettant aux Sourds une véritable citoyenneté par l’exercice du plein potentiel de pensée et d’action.

Mesdames, Messieurs les hauts dignitaires de la France, croyez bien, malgré le caractère surprenant que peuvent avoir pour vous certains de nos propos, en notre profond respect.

Patrick BELISSEN

Pour l’équipe d’OSS2007

Le 23 novembre 2010

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Patrick Bellissen fait partie du collectif OSS 2007 (Opération de sauvegarde des Sourds) qui a organisé en 2013 la « marche du siècle sourd », plus de mille kilomètres à pied, de Paris à Milan, pour faire reconnaître la culture sourde.

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