« Ces sourds qui ne veulent pas entendre »

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Il interroge, interpelle, donne envie de comprendre. Car le titre de ce débat, « Ces sourds qui ne veulent pas entendre », c’est aussi celui d’un documentaire co-réalisé par deux femmes. Sarah Massiah, psychologue, est sourde et Angélique del Rey, philosophe, est « entendante ».

Leur point de départ : la grève de la faim de cinq sourds, en 2008, « pour alerter sur la condition des sourds, désastreuse au niveau de l’éducation des enfants comme de l’accès aux droits pour les adultes », explique Sarah Massiah. Depuis le début des années 2000, l’utilisation des implants cochléaires, déjà pratiquée sur des personnes devenues sourdes, se généralise chez les enfants nés sourds, encouragée par les politiques de santé actuelles. Au départ, ces implants électroniques, qui visent à restaurer un certain niveau d’audition en stimulant les terminaisons nerveuses de la cochlée au moyen d’électrodes, apparaissent comme une révolution médicale. Mais ils posent d’emblée des problèmes éthiques à certains membres de la communauté sourde.
« Ceux qui sont nés sourds revendiquent la surdité comme une culture et voient la langue des signes comme leur langue naturelle et première. Ils ne se voient pas comme handicapés et considèrent donc qu’ils n’ont pas besoin d’être réparés. Ils ne sont pas malentendants, ils se disent sourds avec un grand S. Pour eux, c’est une identité », insiste Angélique del Rey.

« Conflit d’idées » Or, pour que l’implant fonctionne chez les sourds de naissance, il faut qu’il soit posé dès le plus jeune âge. Et c’est là que le bât blesse car les enfants implantés sont trop jeunes pour effectuer eux-mêmes leur choix. « D’un côté, les sourds qui sont contre l’implant estiment qu’on ne laisse pas le choix à l’enfant ; de l’autre, on pense qu’en laissant passer le moment de l’implant, on ne laisse pas le choix non plus », constate Angélique del Rey.
Pour Sarah Massiah, il s’agit d’un « conflit d’idées entre une conception culturelle de la surdité qui défend le respect de la langue des signes et de la culture sourde, et une conception médicale où la déficience auditive est perçue comme une anormalité qu’il faut réparer à l’aide d’aides techniques et en privilégiant la langue orale, dans le but d’une meilleure intégration dans la société ».
Les deux réalisatrices assurent ne pas avoir de « réponse ferme à apporter dans le film » et vouloir « surtout porter ce débat sur la place publique ». « En tant que personne sourde, la pression et la systématisation en vue de l’implant cochléaire m’interrogent, concède cependant Sarah Massiah. Quelle place la société donne-t-elle aux sourds ? La seule façon de pouvoir s’intégrer est-elle de se conformer à la norme, c’est-à-dire entendre et parler le français oral ? » Le film est aussi destiné à prolonger la réflexion sur une question plus générale, insiste Angélique del Rey : « Que nous apporte le progrès technologique ? Dans quelle mesure, au nom de notre bien, ne nous enferme-t-il pas dans certaines normes ? » Les deux réalisatrices ont rencontré des sourds de naissance, avec ou sans implant, des personnes devenues sourdes, des parents d’enfants sourds, mais aussi des scientifiques et le philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag, qui interviendra ce soir lors du débat. « Il nous fait comprendre la portée universelle de la question du « devenir machine » de l’homme, affirme Angélique del Rey. À partir du moment où l’homme est bionique, il y a une combinaison de l’homme et de la machine qui pose question. Ne sommes-nous pas des organismes branchés sur des machines depuis déjà longtemps ? Que ferions-nous sans nos ordinateurs, nos téléphones ? Les machines nous ont-elles transformés à un point que nous n’existons plus en dehors d’elles ? » w Lire aussi dans le cahier Mon Dimanche en page VIII, l’amour a-t-il un avenir ?

Source : http://www.nordeclair.fr © 14 Novembre 2010 à France

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