Des gestes pour mimer l’indicible

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C’est en langue des signes que s’est tenu, mercredi, le procès d’un jeune homme, condamné pour agression sexuelle. Au-delà des faits, cette audience a souligné les limites du système judiciaire

face au handicap.

 

UN AGRESSEUR SEXUEL SOURD À LA BARRE. Jamais audience pour des faits d’agression sexuelle n’aura été si visuelle. Mercredi, au tribunal correctionnel de Fort-de-France, tous les regards étaient rivés sur les mains de l’interprète en langue des signes, chargée de traduire les explications du principal mis en cause, atteint de surdité. Les gestes qui retracent les faits de cette soirée du 20 décembre 2008, dans une commune du Nord-Atlantique, ne souffrent d’aucune ambiguïté.

D’abord évasif, le prévenu est obligé de décrire précisément les événements, dont il ne semble pas encore mesurer la gravité. « Je connaissais la victime de vue. On s’est croisé sur le bord de mer. Nous avons discuté pendant longtemps, tout en nous baladant. À un moment, je me suis senti excité, je n’arrivais pas à me contrôler. Elle m’a fait comprendre qu’elle ne voulait pas de rapports sexuels » .
Entre silence et tabou
Face au mutisme du prévenu sur l’enchaînement de ses actes, la présidente précise, en s’appuyant sur la déposition de la victime, absente : « vous l’avez tenue par le bras. Ensuite, pour l’empêcher de crier vous lui avez serré la gorge et l’avez maintenue au niveau du bassin, n’est-ce pas ? » Le jeune homme acquiesce, mais demande en quelques signes : « Est-on vraiment obligé de reparler de tout ça ? » Il se retourne alors brusquement vers la salle d’audience et fixe plusieurs personnes dans le public. Sa mère est assise au premier rang.
À la barre quelques minutes plus tôt, cette maman pleine de pudeur avait reconnu ne jamais avoir abordé la question de la sexualité avec son fils. D’ailleurs, ni elle ni son mari ne maîtrisent la langue des signes. Elle sait simplement que son enfant n’a jamais posé le moindre problème de comportement. « Il m’a dit qu’il ne pensait pas faire de mal à la dame » , murmure-t-elle presque.
Pour ce fils, qui ignore tout du fonctionnement judiciaire, le principe de l’oralité des débats n’a aucun sens, souligne son avocat. Commis d’office, Me Alexandrine reconnaît lui-même avoir rencontré des difficultés pour établir le contact : « je n’ai jamais pu m’entretenir avec mon client durant sa détention provisoire. Il m’a écrit : « je suis isolé, j’ai l’impression de régresser » . Cela fait 18 mois qu’il est livré à lui-même en prison » .
Le sourire du désespoir
Mais sur le banc des parties civiles, l’avocate de la victime, Me Perrin, réclame justice. « La vie de ma cliente a basculé depuis ce soir-là. Elle a cru qu’elle allait mourir. Depuis, elle n’a plus aucune vie sociale » Lors de la première audience, qui avait été renvoyée, la victime avait tenu à faire face à son agresseur. Mais cette fois, elle n’a pas pu surmonter cette épreuve, explique son avocate.
Il faut dire que le prévenu, enfermé dans son monde de silence, affiche aux moments les plus graves un rictus déroutant. « C’est une attitude qu’il ne faut pas prendre au premier degré. C’est le sourire du désespoir, mais la honte domine » , défend son conseil, Me Alexandrine.
La surdité n’a semble-t-il pas joué comme circonstance atténuante. Après avoir rappelé que le prévenu encourt sept ans d’emprisonnement, le procureur a requis une peine de quatre ans de prison, dont une partie avec sursis, un suivi socio-judiciaire d’au moins cinq ans avec une injonction de soins et de paiement des dommages et intérêts à la victime (15 000 euros), et l’inscription d’office au fichier des délinquants sexuels. Réquisitions suivies en tout point par le tribunal.
Après 18 mois de détention provisoire, le jeune homme, condamné à deux ans fermes, devrait pouvoir retrouver sa famille dans quelques semaines. Commencera alors le long travail d’accompagnement.
– Une traductrice pas comme les autres
Durant tout le procès, le prévenu n’a eu d’yeux que pour elle. Sandra Ursulet-Gabarrot était en effet chargée d’assurer la traduction des débats pour le jeune agresseur atteint de surdité. Membre de l’Association martiniquaise pour l’éducation et l’insertion des sourds (ou AMEIS), elle pratique la langue des signes depuis plus de dix ans.
« Notre association compte quatre personnes, ce qui est très insuffisant. Nous accompagnons tous les adultes sourds ou malentendants qui le souhaitent, dans le domaine social ou professionnel [265 personnes sont inscrites dans l’association, N.D.L.R.]. Mais depuis 2005, date à laquelle la langue des signes a officiellement été reconnue par la loi, nous intervenons ponctuellement pour les traductions dans le domaine judiciaire » .
Les choses ont un peu évolué en quelques années, mais beaucoup reste à faire pour mieux prendre en compte la spécificité des personnes sourdes, explique-t-elle. « Un interprète en langue des signes doit normalement se placer juste à côté de celui qui parle, pour permettre de voir en même temps les expressions du visage de l’interlocuteur » . Exercice plutôt difficile dans un prétoire.
Autre difficulté, le quotidien en prison : « En milieu carcéral, les procédures sont très longues. Il faut compter un à deux ans pour que l’association puisse intervenir dans le cadre de l’aide à l’insertion professionnelle. Généralement, quand on y parvient, la peine touche à sa fin » .
À la frontière entre le monde du silence et celui des entendants, celle qui se définit elle-même comme une « interface de communication » tient à le rappeler : « nous, les entendants, nous sommes imprégnés chaque jour d’informations. Les sourds eux vivent dans une société qu’ils ne connaissent pas. Aucun journal en langue des signes ne résume l’actualité de la semaine, souligne-t-elle au passage » .
Ce n’est qu’avec le travail au sein de l’association, par le biais de conférences collectives, que les personnes sourdes font, une fois adultes, l’apprentissage des fondamentaux. De A jusqu’à Z.
– Pour contacter l’AMEIS : 35 A rue des Bégonias, Route de Didier à Fort-de-France. 0596.60.70.00.
Source : http://www.martinique.franceantilles.fr © 23 Juillet 2010 à Martinique

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