Le silence est d’or

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EXPOSITION Au FRAC et à l’ÉSAMM, le silence a toujours quelque chose à dire. Troublant.

Vibration en noir et blanc (comme ici, avec Oscillogramme, de Rainier Lericolais) ou piano sans voix, cette «double» exposition surprend.

À Metz, les deux établissements prennent le contre-pied de la manifestation «Diagonales : son, vibration et musique», initiée par le Centre national des arts plastiques (CNAP). Ici, pas de tintamarre, mais un vibrant éloge au silence. Tout aussi «parlant». / De notre journaliste Grégory Cimatti

Plus un bruit. Mieux vaut marcher sur des œufs, sur la pointe des pieds, dans un FRAC encore plus silencieux qu’à l’accoutumée. Main dans la main avec l’École supérieure d’art de Metz métropole (ÉSAMM), il propose une autre forme de langage, celle du non-dit, tout en suggestion. Oui, il existe des alternatives aux bavardages, même dans la création artistique, qui n’est pas l’apanage de l’oralité. Là, tout est soufflé, du bout des lèvres, pour une sorte de jolie mélodie évanescente, impalpable.

L’exposition «Listen to your Eyes» ouvre donc la voie vers une autre forme de langage, un état pur de la communication, comme le suggèrent certains philosophes, et ce depuis l’antiquité. Un silence pur – volontaire ou contraint – habituellement gênant, mais ici apaisant, constructif et révélateur, comme en témoignent les belles pièces proposées par la vingtaine d’artistes, reparties sur les deux institutions. Mieux vaut laisser parler les gestes, tel est le fil rouge de nombreuses œuvres, dont celle, très évocatrice, de Manon De Boer.

Langage des signes

Celle-ci livre dans Two Times 433 » une interprétation filmique d’une des compositions de John Cage, datant de 1952 et remettant en cause la nature même de la musique. En plan fixe, on voit un pianiste concentré sur l’exécution de cette œuvre silencieuse. Seul le bruit épars du métronome, des partitions et du vent, en toile de fond, vient troubler la quiétude ambiante. Même le public, contemplatif, reste sans voix. Dans ce calme olympien, chaque mouvement et respiration deviennent du coup importants.

De leur côté, Eva Koch, Roman Signer et Arthur Zmijewski dévoient des travaux étroitement liés, convoquant le langage des signes. La première, dans Approach, évoque la mythique Divine Comédie de Dante, à travers les quatorze premiers vers de Paradis, dans lesquels l’auteur prie Apollon de lui donner la force de traduire par les mots la merveilleuse expérience de la lumière vécue durant son voyage. Dans cette recherche de retranscription des impressions – qui se base toujours sur la seule interprétation individuelle – l’artiste donne une dimension chorégraphique à sa création, à travers un langage universel.

Le second, lui, adore les explosions, les chutes et autres effondrements. Dans Installation, ces films super 8 d’origine, visibles sur dix écrans, sont surmontés par autant de moniteurs qui proposent une version en langage des signes de ces expériences. Double lecture, double plaisir… Enfin, le dernier offre une version particulière et touchante des cantates de Bach, chantées par de jeunes sourds. Le résultat est certes cacophonique, avec ces râles difficilement identifiables, mais ce n’est qu’une perception d’un public «valide», aux idées préconçues de ce que doit être l’élégance harmonique. Troublant.

Avant de s’offrir une petite balade sous le soleil, pour gagner l’ÉSAMM, il est bon de souligner l’étonnante œuvre d’On Kawara et ses encyclopédies du temps, déclinées en deux volumes, chacune composée de dix volumes de deux cents pages, répertoriant un million d’années. Une sacrée entreprise… Ou encore celle, plus ludique, du duo Gautel/Karaïndros, donnant un sens poétique à l’expression populaire «un ange passe…»

Sur place, on découvre de nouvelles créations, toutes aussi surprenantes les unes que les autres, qui tentent de mettre en images et en espace le silence et le rythme. Dans le lot, on retrouve la locale Su-Mei Tse, qui, dans sa vidéo, joue du piano les mains harnachées d’attelles de fortune, tentant de reproduire inlassablement le même morceau – et sans y parvenir. Le geste handicapé de l’artiste est métaphore de l’inversion des valeurs : la légèreté de la musique contre la lourdeur de sa mise en œuvre.

Pêle-mêle, on tombe également sur d’autres pièces abstraites, ondes sonores sculpturales et rythmes mathématiques indéchiffrables. Après un tel panorama, le monde bruyant paraît subitement agressif et désuet. Mais comme le dit Ludwig Wittgenstein, «sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence». C’est vrai, assez jacassé. Chut…

Au FRAC Lorraine et à l’École supérieure d’art de Metz Métropole (ÉSAMM).
Jusqu’au 18 avril.

Source : http://lequotidien.editpress.lu © 19 Mars 2010 à Metz

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