Accusé sourd-muet : quinze ans de réclusion !

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Les jurés ont eu la main lourde. Qu’il soit sourd et muet n’a pas valu à l’accusé grandes circonstances atténuantes après le meurtre de son compagnon

« Il a dû souffrir, mettre du temps à mourir. Jérôme Bernard voulait le tuer, il y a mis un véritable acharnement puis il l’a regardé mourir. Pour la famille, c’est insupportable ! », avait plaidé Me Delphine Lajous, conseil de la mère, en larmes, de Christophe Thomas.
Avocat général, Arnaud Laraize a lui aussi stigmatisé « l’acharnement » de l’accusé : « Il était déterminé à aller au bout. C’est seulement quand la lame du troisième couteau s’est à nouveau cassée que les coups ont cessé » : « Quand autant de coups sont portés dans des zones vitales, c’est qu’on veut tuer ». Que l’accusé ait indiqué avoir ensuite fumé « cinq ou six cigarettes » est tout aussi inadmissible aux yeux de l’avocat général. Si, pour lui, l’intention meurtrière de Jérôme Bernard ne fait aucun doute, il évoque ensuite « le quantum de la peine ». Les trente ans de réclusion encourus, c’est trop, « au regard d’une personnalité très particulière qui, si elle ne le justifie pas, explique ce meurtre », concède-t-il.
Seize ans requis

Au premier rang des circonstances atténuantes qu’il accorde, il y a la réalité : Jérôme Bernard est depuis dix ans sous curatelle renforcée, « signe de sa vulnérabilité et de sa fragilité psychologie » et un traitement médical de neuroleptiques et d’anxiolytiques lui était prescrit depuis longtemps. Après avoir subi les violences de son père, puis de son beau-père alcoolisés, il supportait difficilement l’ébriété de plus en plus fréquente de Christophe. Adolescent, victime de viols pendant plusieurs années, Jérôme Bernard ne supportait plus que, comme son agresseur, Christophe Thomas lui impose des fellations comme il aurait tenté de le faire le 26 octobre 2007 au début de l’après-midi. « Sous la pression, Jérôme Bernard a explosé d’autant plus qu’il avait pris la responsabilité d’arrêter son traitement médical quelques jours plus tôt », a analysé Arnaud Laraize. Pour autant, infliger une telle « boucherie » à son compagnon aggrave le cas de l’accusé qui a de surcroît, aux yeux de l’avocat général, le tort de n’exprimer aucun remords. D’où les réquisitions : seize années de réclusion.
Me Thierry Griviau a d’emblée recentré le débat : « Oui, les faits sont atroces mais ne s’en tenir qu’aux photos du corps de la victime, c’est le degré zéro de la justice. La justice, c’est se mettre à la place de l’accusé pour comprendre quelle tempête s’est produite sous son crâne ». Mais voilà, qui peut se targuer de comprendre un homme sourd-muet, handicap beaucoup plus profond que ce qu’il donne à voir, et qui a depuis son enfance « empilé les difficultés » en grandissant dans un contexte de grandes carences et de grandes violences familiales puis sexuelles ? Un homme que les experts ont décrit « se sentant sans défense ni repère » ? « C’est justement la façon dont les faits se sont produits qui montre combien il a été débordé par l’émotionnel, par l’irrationnel. L’acharnement n’a été que la conséquence de son extrême fragilité », a fait valoir l’avocat de la défense, évoquant la scène suivante : « Il était en état de choc. Fumer, c’était tenter de retrouver ses esprits ».
Me Griviau a souligné combien ce passage à l’acte avait été favorisé par l’arrêt du traitement médical : « Mais ce n’est que par ignorance qu’il s’est sevré tout seul ». Il a rappelé les violences infligées par Christophe à Jérôme, il a rappelé que les deux hommes avaient tenté de tirer des sonnettes d’alarme auprès de leurs proches quant à la dégradation de leur relation : « Cette explosion, on l’a laissée en germe ».

« Peut-on juger quelqu’un qui n’a jamais rien eu pour lui ? », interroge l’avocat, avant de lancer : « Cela oblige à un devoir d’empathie ». D’autant qu’il a décrit l’univers carcéral : « La prison est un lieu chargé d’agressivité et de hiérarchie. Lui, sera le plus faible. Pour tenter de le protéger, on le met déjà à l’isolement : pas de promenade, pas d’atelier ». « Sourd-muet, homosexuel, Jérôme Bernard deviendra, en prison, un souffre-douleur », a averti l’avocat. Vainement.

Source : http://www.lest-eclair.fr © 30 Janvier 2010 à Saint-Julien-les-Villas

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