Rêver à tue-tête

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(Québec) «J’aimerais savoir ceci : les francophones rêvent en français; les anglophones rêvent en anglais; alors les sourds-muets rêvent comment?» demande Gaston Vachon, de Saint-Gédéon, en Beauce.

Ceux qui n’ont jamais entendu le moindre son de leur vie ne peuvent pas en entendre en rêve, mais peuvent communiquer en langue des signes.

On présumera ici qu’il s’agit des sourds de naissance, puisque les gens qui perdent l’ouïe à la suite d’un accident ont le souvenir de la parole et peuvent donc l’incorporer dans leurs rêves. Idem de ceux qui parviennent à entendre grâce à des appareils. C’est d’ailleurs le cas d’une femme sourde jointe par Le Soleil, Chantale Laforest, qui nous a dit dans un échange de courriels que «ma première langue est la langue des signes québécoise [LSQ] parce que mes parents sont sourds. J’ai appris à parler très jeune et je communique facilement avec les entendants. Ma surdité est profonde et je porte des appareils auditifs. Quand je rêve, je parle en signe avec les personnes sourdes et je parle en français avec les entendants. De plus, j’entends quelques fois des sons»

Mme Laforest dit toutefois avoir posé la question à des personnes sourdes de son entourage, et l’une d’elle, une «sourde profonde [qui] communique uniquement en signe n’entend aucun bruit», rêve exclusivement en LSQ.

Ce cas correspond d’ailleurs à ce que la psychologie a longtemps soutenu, dit Joseph De Koninck, spécialiste du sommeil à l’Université d’Ottawa : ceux qui n’ont jamais entendu le moindre son de leur vie ne peuvent pas en entendre en rêve.

«Mais, s’est-il étonné lors d’un entretien téléphonique, je reviens justement d’un congrès au Brésil où on a dévoilé les résultats d’une étude qui a trouvé des sourds de naissance rapportant des sons dans leurs rêves.»

Le cerveau, explique le chercheur, comporte en effet des régions dont la fonction est d’interpréter des signaux sonores. Et tant que ces régions sont fonctionnelles (on peut être sourd pour d’autres raisons), il demeure possible qu’elles soient activées pendant le sommeil paradoxal – cette phase de sommeil profond où surviennent la plupart des rêves -, même chez un sourd-né. Les «songes sonores» engendrent d’ailleurs chez ces derniers une activité électrique différente de celle des gens qui entendent normalement, ce qui suggère que les aires impliquées ne sont pas les mêmes. Chez les «entendants», la mémoire, par exemple, peut être la source des sons en rêve, mais chez les sourds de naissance, les bruits oniriques doivent nécessairement provenir d’une autre région du cerveau.

A priori, commente M. De Koninck, ces résultats apparaissent surprenants, car ils sont les premiers du genre à sa connaissance. Mais en y pensant bien, poursuit-il, on peut trouver des circonstances bien documentées où le cerveau crée de toutes pièces des éléments de nos rêves. Chez les nouveaux-nés, par exemple, environ la moitié du sommeil est dit «paradoxal», ce qui est énorme considérant qu’ils dorment en moyenne 18 heures par jour. «Et la théorie veut que c’est parce que le cerveau se stimule de façon endogène pour se développer, explique-t-il. Donc, le cerveau se ferait rêver lui-même, parce que les sens du nouveau-né ne sont pas encore assez matures pour lui donner la stimulation dont il a besoin.»

Similairement, poursuit M. De Koninck, une étude menée sur des musiciens d’expérience a démontré qu’environ le tiers de la musique qu’ils entendent en rêve leur est inconnue! Ils n’en rêvent pas parce qu’ils s’en souviennent, mais parce que leur cerveau compose tout seul».

Alors a fortiori, il n’est peut-être pas si étonnant que des sourds-nés parlent et entendent des sons dans leurs rêves.

Source : http://www.cyberpresse.ca © 20 Décembre 2009 à Canada

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